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L’épisode du comte de Limors dans Érec et Énide. Étude littéraire des v. 4559 à 4900

Sébastien Douchet
Article dans une revue
Méthode !, n°16
Editeur: 
Éditions de Vallongues, Bandol
2009
p. 1-13
n° ISBN: 
978-2-906591-58-5

Résumé : L’une des originalités d’Érec et Énide est d’interroger la possibilité de faire coexister amour courtois et mariage. Dans sa définition originelle, la fin’amor est une relation d’essence adultère : la soumission du chevalier à la dame est incompatible avec la relation conjugale dans laquelle la femme est soumise à l’homme. Le secret de la relation est également censé augmenter la difficulté de la conquête de la dame et rendre ainsi plus vif le désir amoureux. Chrétien de Troyes propose de réorienter radicalement cette conception de la courtoisie héritée de la littérature d’oc et son roman peut se lire comme l’apprentissage par le couple héroïque des conditions auxquelles la courtoisie est soluble dans le mariage. Le premiers vers du roman va volontairement au-devant d’un échec en représentant la recreantise d’Érec comme la conséquence directe d’une paresse : sa vie conjugale le satisfaisant pleinement, il oublie que l’honneur conféré par les armes doit témoigner de son amour pour sa dame. La seconde partie du roman efface peu à peu cet échec et aboutit au triomphe du couple dans l’épisode de la Joie de la cour. Au moment où commence l’épisode du comte de Limors, Érec a déjà largement fait la preuve de sa prouesse : il a affronté avec succès trois puis cinq chevaliers, défait le comte Galoain, Guivret le Petit et encore deux géants. Mais son combat contre ces derniers a été terrible, et notre séquence s’ouvre sur l’évanouissement d’Érec qu’Énide croit mort. Cette fausse mort introduit une nouveauté dans le dispositif de la chevauchée aventureuse qu’Érec a imposé à son épouse pour la punir de lui avoir révélé sa recreantise. Énide se retrouve en effet seule et abandonnée. C’est donc elle, et non plus Érec, qui va devoir combattre un nouvel ennemi : le comte de Limors et son projet de mariage avec cette belle veuve. Énide est placée au centre de l’épisode : maintenant qu’Érec a montré qu’il ne déméritait pas aux armes, c’est l’amour et la fidélité de sa femme qui sont mises à l’épreuve. Avec le mariage forcé dont Énide est la victime, Chrétien de Troyes peint le malheur de la femme obligée à un mariage qui ne serait pas fondé par l’amour courtois. Simple objet soumis à la brutalité du désir masculin, Énide se retrouve entre les mains d’un personnage sans scrupule, anti-courtois, véritable contre-portrait d’Érec. Cependant Énide sait se montrer à la hauteur de son époux : dans ce passage, elle accède pleinement au statut d’héroïne romanesque. Dotée d’une intériorité complexe que révèle son planctus, elle parvient à se défendre du comte par le maniement d’une parole qu’elle maîtrise enfin. Sa gestion admirable de la parole et du silence dans cet épisode rachète la « faute » que fut sa révélation à Érec de sa recreantise. Le couple sort finalement grandi de sa victoire sur le comte de Limors, et le subterfuge narratif de la fausse mort et de la résurrection d’Érec, au-delà de l’artifice et des effets comiques qu’il produit, possède une dimension symbolique qu’il ne faut pas négliger : cette aventure singulière est en effet est l’occasion de mettre à mort l’amour des deux héros pour mieux le faire renaître. À l’issue de l’épisode, qui fonctionne à la façon d’une rédemption, leur amour a atteint une forme de perfection qui prouve que la fin’amor peut être vécue au sein du mariage.
 

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