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John Donne satiriste : un dissident face à un monde décentré

Clémentine Bénard

John Donne satiriste … l’alliance de mots ne va pas de soi lorsque l’on évoque ce poète contemporain de William Shakespeare, auteur de satires, certes, mais aussi d’élégies, de chansons et sonnets, de poèmes religieux, et enfin de nombreuses œuvres en prose, dont les célèbres sermons qui lui apportèrent une immense renommée en tant que prédicateur.

La figure du satiriste nous rappelle celle d’un dissident, d’un rebelle critiquant l’ordre établi et bousculant les conventions, ce qui est bien peu compatible avec le statut de prédicateur anglican. Nous allons tout d’abord observer le mouvement vers le centre et la norme opéré par l’homme John Donne, mouvement gouverné par le contexte religieux et politique de l’époque. Néanmoins, le poète John Donne semble quant à lui se tourner vers le décentrement : au sein même des satiristes, il apparaît comme un dissident, auteur de satires dont la cible s’avère difficile à identifier et l’énonciateur sceptique en tous points. Nous verrrons enfin que les textes portent l’empreinte du dysfonctionnement, voire de la maladie, d’où un décentrement cette fois d’ordre esthétique.

Se recentrer dans l’Angleterre élisabéthaine

Dans l’Angleterre de la fin du 16ème et du début du 17ème siècle, c’est en termes évidemment religieux que se définit la norme : le centre du pouvoir religieux correspond à l’Église anglicane tandis que le catholicisme est devenu, depuis la Réforme protestante, une religion de la périphérie et de la transgression. Les catholiques sont pourchassés, torturés, exécutés et ne peuvent prétendre à aucune fonction officielle ni aucune brillante carrière.

John Donne, né en 1572 et mort en 1631, est un enfant de la transgression : il est né au sein d’une famille catholique et grandit parmi des dissidents (son oncle, son frère, etc.). Sa propre mère est une parente du martyr catholique et auteur de l’Utopie Thomas More, qui s’oppose à la Réforme et à Henry VIII, et qui fut emprisonné et exécuté. Son frère meurt en prison après avoir hébergé un autre martyr, William Harrington, dans un pays où pendre puis retirer les entrailles de catholiques encore vivants est une pratique courante. Un des biographes de Donne, John Carey, insiste sur l’impact de ce contexte :

 

Certains lecteurs s’interrogent peut-être quant au lien entretenu avec la poésie de Donne, mais ils seront peu nombreux. Il serait tout aussi raisonnable de se demander quel rapport il y a entre la persécution des Juifs par les Nazis et un jeune écrivain juif dans l’Allemagne des années 30. Donne est né dans la terreur, elle l’a façonné1.

 

C’est là que le jeune et ambitieux Donne, désireux d’entrer à Oxford, d’entamer une carrière prometteuse et de se faire connaître, va faire un choix crucial et lourd de conséquences : il renie sa foi catholique et se convertit à l’anglicanisme, seul moyen pour lui de faire carrière et ainsi de s’insérer dans une norme sociale et professionnelle. Il n’appartient à personne de porter un jugement sur ce choix ô combien pragmatique, il convient en revanche de souligner la force de cette décision et la volonté du jeune Donne de se recentrer dans la société anglicane élisabéthaine, qui n’a eu de cesse de repousser et de persécuter ses semblables :

 

La souffrance impliquée par le choix de Donne ne fait aucun doute. Il a choisi l’enfer. En effet, il a abandonné le dieu catholique, et il se trouve encore des catholiques qui, quatre siècles plus tard, croient que ce choix l’a mené à la damnation. […] Réduire cette pensée à une simple superstition nous empêcherait de saisir l’impact sur la famille et le cercle de Donne, et aussi, dans ses moments de désespoir, sur Donne lui-même sans doute2.

 

Donne choisit donc d’abandonner la périphérie de la société pour en intégrer le centre, et transgresse ainsi les règles imposées par sa religion d’origine pour en adopter une nouvelle. Ce désir de reconnaissance sociale est une volonté constante chez lui, volonté évidemment impossible à satisfaire en demeurant catholique. Ce souhait est exaucé puisque Donne accède finalement aux plus hautes fonctions de l’Église anglicane en devenant Doyen de Saint-Paul à Londres, accomplissement incroyable pour un homme éduqué chez les Jésuites.

La dissidence du poète

Nous avons donc apparemment affaire à une « double personnalité » chez John Donne : d’un côté, « Dr Donne », Doyen de Saint-Paul, prédicateur réputé et grand auteur de sermons, de l’autre « Jack Donne », poète plus jeune auteur de satires, qui épouse en secret la nièce de son protecteur puis est emprisonné pour cela. D’un côté, un personnage officiel, respecté, avec une place définie au sein de la société. De l’autre, une figure dissidente. C’est là une distinction certes quelque peu artificielle, comme l’indique d’ailleurs John Carey, mais c’est Donne lui-même qui la souligne :

 

Il est souvent admis que Donne jeune et âgé, le poète et le prédicateur, furent deux personnes différentes. En vieillissant, Donne a voulu le croire et en parlait comme d’un fait acquis, ce qui a perpétué l’illusion. Par exemple, au moment d’envoyer Biathanatos (un traité sur le suicide) à Sir Robert Kerr, il souligna que l’auteur en était « Jack Donne », et non « Dr Donne »3.

 

Les sermons face aux satires : deux genres littéraires presque antinomiques, voire incompatibles venant d’un seul et même auteur. Etant donné que notre étude se concentre sur la notion de dissidence, c’est sur le genre satirique que nous allons nous pencher : le 1er juin 1599, les archevêques de Cantorbéry et de Londres interdisent la publication de satires et les œuvres de grands satiristes anglais sont brûlées (celles de Thomas Nashe, Joseph Hall ou encore John Marston4). Cette décision confirme le caractère dissident de la satire : elle dérange les puissants, c’est une arme qui est crainte car elle met à nu les maux de la société, et ce depuis ses origines romaines, les satires d’Horace ou de Juvénal.

Curieusement, John Donne n’est pas visé par cette interdiction, peut-être parce que ses satires formelles (celles qui respectent la forme des satires romaines) ne sont qu’au nombre de cinq. Peut-être également parce que le mode satirique s’infiltre de façon différente dans ses autres écrits, rendant son propos moins « détectable ». En effet, tout texte satirique se doit d’avoir une cible contre laquelle s’exerce le courroux du satiriste : chez les Élisabéthains, il s’agit souvent du courtisan, du pédant ou de l’homme de loi corrompu. Chez John Donne, la cible échappe parfois au lecteur et le propos du satiriste semble flou : la Satire III en est le parfait exemple. Ce texte est un questionnement sur la foi, dans lequel le poète décrit une recherche inlassable de vérité. De nombreux énoncés interrogatifs parsèment le poème et les vers suivants illustrent le questionnement du poète : « on a huge hill, / Cragged and steep, Truth stands, and he that will / Reach her, about must, and about must go5 ». La Vérité, qui se trouve au sommet d’une colline escarpée, est difficile à atteindre, presque insaisissable pour l’homme, qui par conséquent vit dans le doute permanent, d’où l’injonction « doubt wisely »6 du vers 77. On est ici à l’opposé du ton définitif et sentencieux habituel de la satire ; le texte semble aller bien au-delà d’une simple attaque contre une cible identifiée dans une société donnée. Pourtant le texte s’intitule bien « Satire III » et embarasse nombre de critiques qui le classent tant bien que mal dans les satires. Ainsi, au sein même d’un genre littéraire dissident, John Donne transgresse la norme et se décentre.

Le décentrement est à l’œuvre dans un deuxième texte fondamental : An Anatomy of the World : the First Anniversary. Donne y décrit un monde déboussolé, où la « nouvelle philosophie », c’est-à-dire les découvertes astronomiques et le passage d’un monde géocentré à un monde héliocentré, bouleverse l’ordre établi et instaure le chaos :

 

And new philosophy calls all in doubt,
The element of fire is quite put out ;
The sun is lost, and th’earth, and no man’s wit
Can well direct him where to look for it
7.

 

Le soleil, point de repère pour l’homme dans le ciel, est perdu ; c’est l’homme lui-même qui n’a donc plus aucun sens de l’orientation car le doute recouvre toutes choses désormais. Plus qu’un décentrement ou une sorte de décalage, c’est davantage la perte de centre qui est décrite ici ; le poète dénonce la présence d’un désordre cosmique, désordre qui gouverne le texte et qui va s’ériger en principe esthétique.

Des textes malades

Si tout est perdu dans le Premier Anniversaire, ne reste plus que le vide, un vide vertigineux dans lequel l’homme est réduit à errer et que le texte donne à voir. Ainsi, la satire, au lieu de remplir son rôle en dénonçant un vice, ne met à nu que le néant à l’aide d’un langage qui tourne à vide, contredisant en cela l’étymologie même du mot « satire » : le latin satura, qui désigne un pot-pourri, un plat copieux. Par conséquent, si les satires de Donne semblent respecter ce cahier des charges en faisant montre d’une virtuosité de la langue (prosodie heurtée, innombrables références, nombreux titres et sous-titres, syntaxe complexe voire tortueuse), elles n’exprimeraient finalement peut-être que le vide. Il faut noter que ce motif de la langue foisonnante, de la corne d’abondance (cornucopia) qui n’exprime que le vide est très présent chez Shakespeare également8.

Toujours dans le Premier Anniversaire, l’on peut lire : « the art is lost » (vers 396). A la lecture non seulement de cet énoncé mais du poème entier, il convient de se référer au maniérisme, mouvement pictural né en Italie suite au Concile de Trente et à la Contre-Réforme, et qui se caractérise par son décentrement par rapport au réel, une disproportion et un déséquilibre. En effet, si l’on examine, à titre d’exemple, La Mort de Laocoon du Greco, on perçoit des personnages aux postures artificielles et exagérées, des lignes déformées, un paysage tordu aux couleurs étranges. Le maniérisme trahit une inquiétude9 et un doute profond quant aux certitudes et valeurs établies de son époque ; or, n’en est-il pas de même chez John Donne ? En effet, le Premier Anniversaire peut s’apparenter à un véritable manifeste esthétique car, tout en déplorant la perte de tout repère, il semble décrire un programme qui découlerait de cette même perte : c’est la fin de toute « proportion » (le mot est répété dix fois dans le poème), l’univers est décrit de façon très visuelle si bien que le lecteur a parfois davantage l’impression de voir que de lire (« Sight is the noblest sense of any one10 »,vers 353 : c’est la vue qui prime sur les autres sens) et l’impression qui se dégage d’un tel chaos est décrite en ces termes : « discord, rude incongruity » (vers 324). La discorde et l’incongruité mal-venues : voilà bien ce qui semble être les principes cardinaux non seulement du maniérisme mais aussi des textes satiriques de Donne.

Les textes ne sont donc pas bien portants, sains, mais comme atteints d’un mal qui les rend difformes. Or, s’il s’agit de maladie et de littérature, il est impossible d’ignorer le concept de mélancolie, qui est la maladie élisabéthaine par excellence, celle qui découle de la théorie des humeurs en vogue à l’époque, la bile noire, ce liquide froid rendant le malade triste mais aussi génial (selon Aristote en tout cas11) car il s’agit de la maladie des poètes. Si le terme « melancholy » apparaît assez peu dans les poèmes de Donne, le mal être et la maladie sont bel et bien là, d’une part dans l’écriture, d’autre part dans les thèmes et les situations de certains textes : à de nombreuses reprises, le poète est alité, malade, sur le point de mourir (comme dans le très beau « Hymn to God my God, in my Sickness » ou dans les Devotions Upon Emergent Occasions écrites en prose, dans lesquelles le poète décrit pas à pas sa maladie, sa mort prochaine puis sa guérison). Le corps malade avec ses chairs pourrissantes, ses excréments, ses furoncles et ses asticots constitue un topos chez Donne et cette obsession de la maladie fait inévitablement écho à une œuvre majeure de la période élisabéthaine, the Anatomy of Melancholy de Robert Burton, publiée en 1621. Ce long texte, sous couvert d’explorer les causes et les remèdes de la mélancolie, est en fait une recherche inlassable et sans fin, un catalogue tentant de rassembler tous les domaines, un pot-pourri d’anglais, de latin, de grec, de citations, d’anecdotes… C’est une quête absurde de la vérité, qui ne peut que nous rappeler la stratégie mise en œuvre par Donne dans les deux textes que nous avons cités. Par ailleurs, le terme « anatomy » est très en vogue à l’époque : de nombreuses « anatomies » sont publiés par des satiristes (the Anatomy of Wit de John Lyly en 1578, the Anatomy of Absurdity de Thomas Nashe en 1589). Ce terme n’évoque pas seulement l’autopsie d’un cadavre ; il est aussi synonyme de quête, de recherche, de démarche scientifique et d’investigation. Le critique Northrop Frye, dans son ouvrage justement intitulé Anatomie de la Critique12, appelle d’ailleurs « anatomie » un sous-genre de la satire, la satire ménippée, celle qui se « décentre », se démarque de la satire formelle romaine par son mélange de prose et de vers, son aspect ludique et son foisonnement.

L’ultime dissidence de John Donne réside peut-être là : ses textes satiriques cherchent-ils vraiment à dénoncer un vice de la société, à convaincre le lecteur ? Nous irons même plus loin : le texte cherche-t-il réellement à dire ? Énonce-t-il vraiment quelque chose ou s’agit-il d’un moyen de questionner, de déconcerter et donc de décentrer le lecteur ? À de nombreux endroits, l’amusement du poète et une forme de nonchalance sont perceptibles : d’humeur, la mélancolie va se transformer en source d’humour, anticipant en cela l’usage du mot « humeur » désignant un des fluides corporels à des fins théoriques, puisque ce n’est qu’au 18ème siècle que l’« humour » anglais fait son apparition sous cette appellation. Le corpus de Donne aurait donc un aspect humoristique : de la part du Doyen de Saint-Paul, il s’agit peut-être là de la plus grande des dissidences.

1 .

John Carey, John Donne : Life, Mind and Art, Londres, Faber and Faber, 1981, p. 4, ma traduction.

2 .

Ibid, p. 11, ma traduction.

3 .

Ibid, Introduction, p. X, ma traduction.

4 .

Thomas Nashe, The Anatomy of Absurdity, 1589 ; Joseph Hall, Virgidemiae, 1597 ; John Marston, The Scourge of Villainie, 1599.

5 .

« La vérité se dresse sur un mont escarpé / Dont il faut, pour l’atteindre, faire et refaire le tour, / Et vaincre ainsi l’abrupt. » (Satire III, vers 79-81, traduction de Robert Ellrodt, John Donne, Poésie, Paris, La Salamandre, 1993, p. 233.)

6 .

« sois sage et doute », traduction de Robert Ellrodt, Ibid., p. 233.

7 .

« Et la philosophie nouvelle met tout en doute / L’élément du feu est éteint ; comme la terre / Le soleil est perdu, et l’esprit de nul homme / Ne peut nous indiquer où l’on peut les trouver », An Anatomy of the World : the First Anniversary, vers 205-208, traduction de Robert Ellrodt, Ibid. p. 311.

8 .

Ce concept est exploré dans l’ouvrage de Laetitia Coussement-Boillot : Copia et cornucopia, la poétique shakespearienne de l’abondance, Peter Lang (ed.), 2008.

9 .

C’est là l’analyse de Robert Ellrodt dans son article « Présence et Permanence de John Donne », John Donne, dirigé par Jean-Marie Benoist, Paris, L’Age d’Homme, 1983, p. 17-29.

10 .

« La vue est le plus noble des sens », ma traduction.

11 .

« Pourquoi tous les hommes qui se sont illustrés en philosophie, en politique, en poésie, dans les arts, étaient-ils bilieux ? », Aristote, Problèmes, XXX, 1.

12 .

Paris, Gallimard, 1969.

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