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Exil et réinvention de l’identité chez Edward W. Said

Franca Sinopoli

All families invent their parents and children, give each of them a story, character, fate, and even a language. There was always something wrong with how I was invented and meant to fit in with the world of my parents and four sisters. [...] Thus it took me about fifty years to become accustomed to, or, more exactly, to feel less uncomfortable with, “Edward”, a foolishly English name yoked forcibly to the unmistakably Arabic family name Said. [...] But the rationale of my name broke down [...] when I tried to connect my fancy English name with its Arabic partner. [...] The one thing I could not tolerate, but very often would have to endure, was the disbelieving, and hence undermining, reaction: Edward? Said?1

Le cadre historique de référence de la principale œuvre que Said ait consacrée à l’exil, Out of Place, doit aussi tenir compte du développement de sa bibliographie critique. Pourtant, nous constatons que le texte publié en 1999, quatre ans avant sa mort (en 2003), est paru seulement six ans après Culture and Imperialism, et dix ans après The World the Text and the Critic, où Said forge sa propre idée de critique littéraire en relation étroite avec la relecture des rapports entre Orient et Occident. En revanche, Orientalism remonte à 1978, et c’est la première œuvre qui l’ait rendu célèbre, même si ce n’est pas sa première tentative intellectuelle engagée : encore avant, il y a Beginnings, un essai fondamental pour comprendre la méthode de sa critique de la culture. Said examine en effet non seulement des textes littéraires du dix-neuvième et du vingtième siècles, mais par exemple dans la reconstruction de l’image de l’Orient par l’Occident européen, il utilise d’autres discours de la culture, qu’il s’agisse de documents musicaux, de peinture ou de cinéma, ce qui a aussi une grande importance dans son autobiographie. Pour toutes ces raisons, Out of Place est un moment plus autoréflexif, et par la force des choses, un moment « conclusif » puisque c’est aussi l’occasion de faire le bilan de sa vie intellectuelle. En 1999, après qu’on lui eut diagnostiqué une leucémie en 1994, Said parvient à tirer parti de la maladie (« Que suis-je devenu, que m’est-il arrivé ? ») pour récupérer la période de 1935 à 1951, c’est-à-dire le moment de l’« exil » ou de l’« exode » de la Palestine, puis de l’Égypte, termes qu’il préfère à « diaspora » et « réfugié » quand il parle de lui-même, et de soi dans ses rapports à la communauté palestinienne. La situation de Said à l’intérieur de la co-présence des peuples arabo-palestiniens et israéliens à Jérusalem représente une troisième identité, car il est de famille chrétienne évangélique, facteur qui lui fera sentir sa propre étrangeté dès son enfance, avec le fait d’être né dans une famille d’expatriés au Caire. Dans le parcours biographique de Said, le rôle de l’autobiographie est donc une sorte de point d’arrivée pour creuser rationnellement (« m’écarter encore une fois de la dimension affective ») dans son passé, dans l’effort de clarification et de compréhension des racines familiales. Si nous regardons vers 1999 et les années qui suivent, en revanche, nous voyons qu’aussitôt après dans sa production, il y a l’édition des œuvres de Henry James et une série de textes où il réfléchit sur l’exil et sur la cause palestinienne de manière toujours plus spécifique. Le premier texte publié par Said avait été la biographie d’un autre grand expatrié et en outre translingue : Joseph Conrad and the Fiction of Autobiography. Il est donc intéressant qu’il ait consacré une attention soignée à un autre homme de lettres expatrié (Henry James) à la fin de sa vie. On pourrait approfondir ce discours, en considérant par exemple Humanism and Democratic Cristicism, la dernière œuvre de Said, parue après sa mort, comme une sorte de retour à la méthode par rapport au contexte contemporain (« quel est le devoir du critique ? »). Le livre redonne vie à une autre figure centrale dans le parcours de Said et dans la critique et la philologie du vingtième siècle : Erich Auerbach.

Pour passer à présent au thème de l’exil, le discours de Said, quant au fait d’être ou non un « réfugié » ou un « exilé » au sein de la diaspora palestinienne, apparaît dans un entretien intitulé Mon droit au retour, Entretien avec Ari Shaviz, journaliste israélien, publié en 2000. Quelques passages de l’interview se révèlent intéressants dans des perspectives diverses : avant tout celle de la vie en exil et de l’impossibilité de rentrer. Quand Said aurait pu voir se réaliser un « retour » sur les terres de ses origines, il doit constater qu’il a élaboré positivement son « non retour » dans une poétique de la non appartenance, de la non possession d’un lieu. L’opposition entre Palestiniens et Israéliens pour la possession des terres, depuis la naissance en 1947 de l’État d’Israël, fondée sur la base d’une logique d’expropriation, de possession et d’exclusion, ne conduit à aucune solution, selon Said. En ce qui le concerne personnellement, en tant qu’intellectuel, il reconnaît avoir pu élaborer une pensée de la diaspora palestinienne pour dépasser la dimension, propre à d’autres diasporas, des lamentations sur le fait de ne pas appartenir à un État national (voir par exemple ce qu’en dit Gérard Chaliand pour la diaspora arménienne). Du reste, Said reconnaît aux intellectuels palestiniens en exil la fonction fondamentale d’élaboration d’une pensée de leur propre culture de la diaspora. Le journaliste provoque Said sur la base de sa revendication à la « non appartenance » en lui demandant s’il se reconnaît dans le statut de « réfugié ». Ici entre alors en jeu, après le concept d’« exilé » une autre forme de désappartenance, déterminée par des conditions de persécution individuelle et collective, garantie par une tutelle spécifique de la part du pays d’accueil, mais dans laquelle Said ne se reconnaît pas, car il fait bien la différence entre une fuite protégée par des conditions familiales favorables, et la fuite désespérée, typique des exodes de masse dans lesquels les individus ne peuvent pas compter sur des ressources économiques suffisantes pour se permettre une fuite en sécurité. Pour Said, le concept de « réfugié » renvoie à de mauvaises conditions sanitaires, une misère sociale, des privations, des déplacements, autant d’éléments qui sont tous caractéristiques du statut dans lequel il déclare ne pas se reconnaître, quoiqu’il se sente coupé de ses propres origines, et qu’il s’identifie plus facilement avec le statut d’« exilé ».

Que signifie pour Said être « out of place » ? La question naît de la nécessité d’éclaircir le sens du titre de cette autobiographie, comme le demandait explicitement le journaliste. Être « dehors », ou « toujours au mauvais endroit », selon la traduction du titre en italien, qui force encore plus la connotation négative du déplacement, est un leitmotiv du memoir de Said qui envahit son récit dès les premières pages. Par exemple, à propos de sa naissance à Jérusalem, alors que sa famille vivait au Caire, à propos de son enfance vécue en étranger, par rapport à ses camarades et même à ses sœurs, nées en Égypte quant à elles, tout comme dans le récit de son passage d’une école à une autre, Said souligne toujours son statut d’étranger. Naturellement, dans la perspective rétrospective offerte par l’acte autobiographique, ce qui à la fin se traduira avec une conscience poétique du non retour, naît en revanche comme une sensation négative d’exclusion et de désappartenance, qui prend peu à peu des formes diverses : de la forme linguistique (l’arabe et l’anglais parlés par la mère qui le privent de l’unicité propre de la langue maternelle) à la forme spatiale (l’absence d’une patrie), qui deviendra seulement à la maturité un facteur positif d’identité. La non appartenance du vécu privé de Said se présente sous la forme d’une image très efficace : la valise chargée à l’excès qui, à chaque départ, masque en réalité la peur de ne pas pouvoir rentrer. Le Said américain, qui en 1951 commence son parcours d’étudiant au lycée puis à l’université dans le nouveau pays, éprouve de nouveau le désagrément de ne pas se sentir vraiment américain, ni palestinien. Il expérimente par là une nouvelle césure identitaire qui constitue évidemment aussi une autre étape dans le long parcours de construction d’une identité composite.

Cette construction progressive de l’identité, lisible à la lumière de l’autobiographie, est énoncée de façon très significative par Said dans les termes d’une « invention », faisant référence à l’étymon latin inventio, c’est-à-dire « redécouverte ». Dans la rhétorique classique inventio servait à désigner l’acte de découverte d’expériences passées qui étaient ensuite réorganisées en leur conférant un caractère nouveau et éloquent. Il ne s’agit donc pas d’une découverte sortie de rien, mais d’une « remise en ordre » qui correspond ensuite à l’acte de raconter ses origines et qui ouvre l’autobiographie de Said. C’est ce qu’on dit en effet : les parents inventent ou découvrent leurs propres enfants, en racontant leurs origines. Dans l’entretien, Said reconnaît justement : « en ce sens, je me suis inventé moi-même » ; il reconnaît que dans l’autobiographie, il trouve l’équivalent là où il dit avoir voulu faire la lumière sur l’obscurité de son enfance et de sa jeunesse, avant la période américaine, en réordonnant les fragments de souvenirs personnels et ce que lui avaient raconté ses parents. La création même de l’autobiographie est un acte de réinvention de son identité. Ensuite, la référence à Vico renforce cet acte de confiance en sa propre capacité poiétique : c’est par lui qu’il avait appris l’idée que les peuples font leur propre histoire, comme il le déclare dans l’entretien. Avec Gramsci et Auerbach, Vico est un pilier de la formation humaniste de Said, pour qui l’autodétermination des peuples est un élément structurant de son idée de l’humanisme, tout comme les origines individuelles sont des actes de la volonté. La crainte de la mort qui accompagne la dernière décennie de la vie et de la production intellectuelle de Said est donc la peur de ne pas réussir à retrouver, reformuler et réinterpréter des parties et des aspects de sa vie restés dans l’ombre, et auxquels il croit devoir assigner une valeur. Mais ce sont des moments qui sont autrement importants pour l’histoire collective à laquelle il pense appartenir, au moins pour la première partie de sa vie. À côté de la crainte de ne pas pouvoir réinterpréter le récit de son passé, il y a en Said la pleine conscience du fait que ce monde d’avant 1948 n’existe plus, et même qu’alors, dans les récits de ses parents, ce monde était un monde « inventé », au sens où nous l’avons vu il y a un instant. Cependant, il reste chez lui la volonté de réinterpréter, de re-raconter « une histoire de perte » dans laquelle l’idée du retour à la maison est impossible. Une acquisition importante de ce parcours réinterprétatif est la certitude que chaque être humain peut réinterpréter son passé, et ainsi qu’un tel processus de conscience est une possibilité ouverte à tous. Mais la possibilité de réinterpréter le passé signifie en même temps l’occasion de rendre son objectivité à un monde perdu, un monde fait du Caire, Beyrouth et Talbieh avant 1948.

La dernière question de l’entretien soulève le problème du lien de dépendance entre devenir Said et être exilé, être sans domicile fixe, ne pas se sentir enraciné. La réponse de Said fait sens en même temps sur le plan individuel et collectif, se référant à la fois à son expérience individuelle et à celle de la collectivité de la diaspora palestinienne. Celle-ci met en cause la signification du fait de posséder une maison obtenue au détriment de ceux à qui on l’a prise, pour réaffirmer sa propre identité à travers l’exclusion de l’identité d’autrui. Sur le plan collectif, sur le plan de l’opposition entre Israéliens et Palestiniens, Said pense à la solution de l’État binational, un tissu social tellement riche et composite qu’il ne peut être identifiable à seulement l’une ou l’autre partie, et qu’aucune des deux ne peut en prendre l’entière possession. Même discours sur le plan individuel, en ce qui concerne la construction de l’identité, comme on l’a déjà vu. Mais en ce qui concerne aussi plus strictement sa profession de critique de la culture, et en particulier des textes littéraires, Said propose une idée du texte comme quelque chose de riche et d’inépuisable, et même en soi contradictoire, qu’aucun interprète ne parvient à posséder entièrement, reconnaissant une grande dette à Auerbach et à son idée de texte comme coexistence de styles, de discours divers que le philologue démêle à travers un processus d’échantillonnage méticuleux, qui n’est jamais en soi sa propre fin.

Pour en venir plus directement à Out of place, nous voyons qu’à travers la sélection de certains passages, il est possible d’isoler des thèmes, ou mieux des perspectives, du discours de Said. La première concerne le rapport entre Histoire collective et histoire individuelle, dans la mesure où cela nous permet de confronter l’exigence de raconter une histoire collective et celle de faire front et de donner forme à sa propre histoire individuelle :

This chance encounter made me feel even more strongly that this book, which revealed as much as I could of life lived in those days, mostly between 1935, the year of my birth, and 1962, when I had about completed my doctorate, had some validity as un unofficial personal record of those tumultuous years in the Middle East. I found myself telling the story of my life against the background of World War II, the loss of Palestine and the establishment of Israel, the end of the Egyptian monarchy, the Nasser years, the 1967 War, and the Oslo peace process. These are in my memoir only allusively, even though their fugitive presence can be seen here and there2.

Du point de vue de l’Histoire (avec la majuscule), le point d’arrivée ce sont donc les accords d’Oslo entre Arafat et Perez, en présence du président américain Clinton. Mais l’événement historico-politique n’est pas la matière directe du texte : elle sert de cadre ou de fond réactif (et non neutre) à l’événement personnel. Cela signifie que les épisodes de l’Histoire pris un à un ne remplissent pas une simple fonction de contextualisation de l’événement personnel, mais réagissent par rapport à celui-ci et avec lui, dans le processus de formation de l’identité individuelle (publique et privée) de Said, ce dont témoignent sur le plan collectif le projet et sa réalisation, de l’adolescence à l’âge adulte. Dans la biographie, on voit émerger aussi un détail intéressant : le silence quasi total de sa famille sur l’histoire de la Palestine et de l’exode collectif, ou mieux : Said montre sa famille silencieuse sur ce point, tant sur l’exode que sur les souffrances et les conséquences qu’il a entrainées. Ce qui démontre que l’histoire n’est pas utilisée par Said comme matériau contextuel dans sa biographie, c’est le fait par exemple qu’une date comme 1947-1948 n’apparaisse pas dans le texte ni dans les souvenirs des personnages. Il rappelle d’autres dates cruciales, par exemple 1942, avec la menace de l’occupation du Caire par les troupes coloniales allemandes, et par voie de conséquence, la fuite de sa famille. La traduction de l’histoire personnelle, dont on parle plus loin dans le texte, va toucher la question de la langue et du souvenir qui y est lié, dans le cas où on a le devoir, ou le souhait, de raconter le vécu dans une langue donnée (la langue maternelle) à travers l’usage d’une autre langue (la langue seconde) :

Everyone lives life in a given language; everyone's experiences therefore are had, absorbed, and recalled in that language. The basic split in my life was the one between Arabic, my native language, and English, the language of my education and subsequent expression as a scholar and a teacher, and so trying to produce a narrative of one in the language of the other – to say nothing of the numerous ways in which the languages were mixed up for me and crossed over from one realm to the other – has been a complicated task3.

I hadn't then any idea where my mother's English came from or who, in the national sense of the phrase, she was [...] In Cairo, one of the places where I grew up, her spoken Arabic was fluent Egyptian, but to my keener ears, and to those of the many Egyptians she knew, it was if not outright Shami, then perceptibly inflected by it. “Shami” (Damascene) is the collective adjective and noun used by Egyptians to describe both an Arabic speaker who is not Egyptian and someone who is from Greater Syria, i.e., Syria itself, Lebanon, Palestine, Jordan; but “Shami” is also used to designate the Arabic dialect spoken by a Shami. [...] my mother had an excellent command of classical Arabic as well as the demotic. Not enough of the latter to disguise her as Egyptian, however, which of course she was not. Born in Nazareth, then sent to boarding school and junior college in Beirut, she was Palestinan, even though her mother, Munira, was Lebanese. I never knew her father, but he, I discovered, was the Baptist minister in Nazareth, although he originally came from Safad, via a sojourn in Texas. […] Not only could I not absorb, much less master, all the meanderings and interruptions of these details as they broke up a simple dynastic sequence, but I could not grasp why she was not a straight English mummy. I have retained this unsettled sense of many identities – mostly in conflict with each other – all of my life, together with an acute memory of the despairing feeling that I wish we could have been all-Arab, or all-European and American, or all-Orthodox Christian, or all-Muslim, or all-Egyptian, and so on4.

Le fait que l’autobiographie soit écrite en anglais, qui est non seulement la langue des études, mais aussi celle du Said américain tout court, produit chez l’auteur (et par conséquent chez le lecteur), une défamiliarisation. Il est paradoxal de rappeler dans la langue neuve – la langue de l’identité américaine de Said, qui est en même temps l’idiome de l’expatrié, du fait de « ne pas se sentir chez soi » – une expérience vécue dans une autre langue et dans un autre lieu.

À ne pas dissimuler l’impulsion et la motivation qui sont à la base de Out of Place, avec l’exposition de sa vie privée qui en découle, Said met en acte une extrême clarté qui sert aussi, du point de vue de la narration autobiographique, à attirer le lecteur, qui est induit à le croire, ce qui permet d’activer ce qu’on appelle depuis Lejeune le « pacte autobiographique » :

The main reason, however, for this memoir is of course the need to bridge the sheer distance in time and place between my life today and my life then. [...] my first obligation has not been to be nice but to be true to my perhaps peculiar memories, experiences, and feelings. [...] I hope it is also clear that, both as narrator and as character, I have consciously not spared myself the same ironies or embarrassing recitals5.

The underlying motifs for me have been the emergence of a second self [...] and how an extraordinarily increasing number of departures have unsettled my life from its earliest beginnings. To me, nothing more painful and paradoxically sought after characterizes my life than the many displacements from countries, cities, abodes, languages, environments that have kept me in motion all these years6.

La vérité autobiographique, comme on sait, n’est ni vérité historique ni vérité entièrement subjective, mais plutôt un hybride des deux. De la même façon, le rapport entre auteur et personnage dessine une figure, un sujet qui ne s’identifie pleinement ni avec l’auteur ni avec le personnage principal de l’autobiographie. D’autant plus que dans l’autobiographie de Said est sur scène ce qu’il appelle « un second moi-même », un enfant puis un adolescent, et un jeune homme vus du point de vue de l’homme mûr que Said est désormais devenu au moment où il s’apprête à écrire le livre. Un autre aspect remarquable est la question de la généalogie, dans la mesure où il reconduit l’incertitude de son identité à la particularité de sa famille, se faisant l’artisan à son tour d’une auto-invention continue.

And thus I became “Edward”, a creation of my parents whose daily travails a quite different but quite dormant inner self was able to observe, though most of the time was powerless to help. [...] His creation was made necessary by the fact thet his parents were themselves self-creations: two Palestinians with dramatically different backgrounds and temperaments living in colonial Cairo as members of a Christian minority within a large pond of minorities, with only each other for support, without any precedent for what they were doing except an odd combination of prewar Palestinian habit; American lore picked up at random in books and magazines and from my father's decade in the United States [...] British colonial attitudes that represented both the lords and the general run of “humankind” they ruled; and, finally, the style of life my parents perceived around them in Egypt and which they tried to adapt to their special circumstances. Could “Edward's” position ever be anything but out of place?7

Dans cette citation se succèdent en séquence rapide trois attitudes clés de l’autopoiesis familiale menée par les parents de Said : le folklore américain acquis par son père lors de son précédent séjour aux États-Unis et artificiellement tiré des publicités américaines les plus variées que sa famille pouvait connaître au Caire, la mimicry du sujet colonisé qui veut s’élever de cette condition en imitant les us et coutumes du colonisateur, et pour finir la nécessité de s’adapter à un contexte culturel limitrophe constitué par les diverses minorités non arabes et non arabophones, et de la communauté égyptienne elle-même, pour ne pas s’isoler d’elles.

En somme, sa généalogie même prédisposait Said à une identité compliquée, tortueuse et difficile à dénouer, parce qu’il s’agissait d’une généalogie interrompue par l’exode. Said le dit de manière tout à fait explicite :

Along with language, it is geography – expecially in the displaced form of departures, arrivals, farewells, exile, nostalgia, homesickness, belonging, and travel itself – that is at the core of my memories of those early years. Each of the places I lived in – Jerusalem, Cairo, Lebanon, the United States – has a complicated, dense web of valences that was very much a part of growing up, gaining an identity, forming my consciousness of myself and of others. And in each place schools have a privileged place in the story, microcosms of the cities or towns where my parents found these schools and put me8.

Le lieu d’origine – dans le cas de Said : la Palestine – devient bientôt un lieu de « rêve », c’est-à-dire seulement présent dans le rêve, après avoir eu dans son enfance et pendant sa jeunesse la fonction d’une donnée acquise et jamais raisonnée :

My early memories of Palestine itself are casual and, considering my profound later immersion in Palestinian affairs, curiously unremarkable. It was a place I took for granted, the country I was from, where family and friends existed (it seems so retrospectively) with unreflecting ease. […] After the Second World War, our visits to Jerusalem and to a greater extent Safad provided an escape from the regimen already forming around me with cumulative daily reinforcement in Cairo. [...] As we increasingly spent time in Cairo, Palestine acquired a languid, almost dreamlike, aspect for me9.

La raison de cette réduction de la patrie d’origine à un songe, vécu passivement, est toutefois expliquée peu après, quand Said écrit :

[...] the Palestine of remote memory, uresolved sorrow, and uncomprehending anger10.

Dans la géographie des lieux de l’identité, la nouvelle patrie, l’Amérique, et la ville de New York en particulier, jouent un rôle important :

And New York's tremendous scale, its toweringly silent, anonymous buildings reduced one to an inconsequential atom, making me question what I was to all this, my totally unimportant existence giving me an eerie but momentary sense of liberation for the first time in my life11.

The linestraight streets, the forest of tall buildings, the noisy but speedy subways, the general indifference and sometimes rude quality of New York pedestrians: all this contrasted starkly with Cairo's meandering, leisurely, much more disorganized and yet unthreatening style12.

Immergé dans la nouvelle culture américaine, Said choisit de reconstruire pas à pas une généalogie, en se défaisant d’abord de lui-même d’une attitude de mimicry face à la nouvelle patrie, signe d’un malaise encore irrésolu, lié à la question de l’appartenance :

Nationality, background, real origins, and past actions all seemed to be sources of my problem. [...] So beginning in America I resolved to live as I were a simple, transparent soul and not to speak about my family or origins except as required, and then very sparingly. To become, in other words, like the others, as anonymous as possible. The split between “Edward” (or, as I was soon to become,“Said”), my public, outer self, and the loose, irresponsable fantasy-ridden churning metamorphoses of my private, inner life was very marked. Later the eruptions from my inner self grew not only more frequent but also less possible to control13.

L’intention, le projet même de reconstruction de sa généalogie double, a chez Said la fonction de dépasser l’idée d’une identité nette qui, dans son cas, l’aurait enfermé dans une cage ou se serait résolue en un échec répété de la tentative de donner forme à une identité unilatérale, complète, dont l’autre n’aurait eu de cesse que de s’échapper. Ainsi, dans son autobiographie, ce qui joue un rôle fondamental, c’est le passage de l’identité publique du Said américain à une identité plus complexe, qui recompose les fragments de la précédente identité linguistique et culturelle palestinienne, au-delà de celle du Said égyptien. Le point d’arrivée du parcours autobiographique est donc donné ici par la volonté de dépasser les limites entre les différentes identités culturelles qui le composent, en comblant par la parole littéraire une sorte de vide constitué du passé refoulé de son histoire personnelle et en même temps collective.

(traduction par Clément Lévy)


Bibliographie

P.B. Amstrong, Being “Out of Place”: Edward Said and the Contradictions of Cultural Differences”, “Modern Language Quarterly”, 64, 2003, n°1, p. 97-121.

H. Bhabha, “Of mimicry and man: the ambivalence of colonial discourse”, The Location of Culture, London, New York, Routledge, 1994, pp.85-92.

Ph. Lejeune, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1996.

E.W. Said, Orientalism, New York, Pantheon, 1978.

E.W. Said, Out of Place. A Memoir, New York, Vintage Books, 1999.

E.W. Said, Mon droit au retour, Entretien avec Ari Shaviz (Il mio diritto al ritorno. Intervista con Ari Shavit, “Ha'aretz Magazine”, Tel Aviv 2000, trad.it., Roma, nottetempo, 2007).

E.W. Said, Reflexions on Exile and Other Essays, Cambridge, MA, Harvard University Press, 2002.

F. Sinopoli, La valigia delle identità. Memoria collettiva e memoria traduttiva in “Out of Place” di Edward W. Said, F. Sinopoli (éd.), La storia nella scrittura diasporica, Roma, Bulzoni, 1999, p. 215-236.

S. Smith, J. Watson, Reading Autobiography. A Guide for Interpreting Life Narrative, Minneapolis, London, University of Minnesota Press, 2001.




1 .

E.W. Said, Out of Place. A Memoir, New York, Vintage Books, 1999.

Cet article est également paru dans la revue en ligne Enthymema: http://riviste.unimi.it/index.php/enthymema/issue/view/876

2 .

Ibid., p. XI.

3 .

Ibid., p. XI-XII.

4 .

Ibid., p.5.

5 .

Ibid.., p. XII-XIII.

6 .

Ibid., p. 217.

7 .

Ibid., p.19.

8 .

Ibid. p. 12.

9 .

Ibid., p. 20-21.

10 .

Ibid., p. 141.

11 .

Ibid., p. 140.

12 .

Ibid., p. 134.

13 .

Ibid., p. 137.

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