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Errances identitaires à travers les procès dans L'Autre Monde : Les États et Empires de la lune et Les États et Empires du Soleil de Cyrano de Bergerac

Freya Torrisi

Résumé :

L’Autre Monde : Les Etats et Empires de la Lune et Les Etats et Empires du Soleil de Cyrano de Bergerac, composé de 1645 à 1655, est le roman d’un récit de voyage, dans lequel le héros, Dyrcona, doit affronter des peuples et des sociétés dont les vérités chahutent les certitudes de l’humanité terrestre et chrétienne. Dans ses errances, il fera des rencontres qui le confronteront à la question de l’identité d’autrui, mais aussi de la sienne. Intrus arrivé dans des mondes nouveaux, devant la méfiance des sociétés, il sera mis au banc des accusés. Par la conséquence de l’erreur sur l’identité du héros, « les querelles de la définition de son être », l’auteur met en scène une dimension juridique présente aussi bien sur Terre que sur la Lune ou sur le Soleil. En effet le monde terrestre, le monde lunaire et le monde des oiseaux, dans lesquels il arrive, ont leur propre système judiciaire. Durant les procès qui jugent le héros, c’est la notion d’ethnocentrisme qui sera remise en cause. On peut se demander en quoi la dimension juridique comme une redéfinition du genre humain sert-elle à dénoncer la suprématie de celui-ci ? Les errances du héros constitueront notre plan selon un voyage vertical : d’abord sur Terre, il est jugé comme le Diable par les hommes, tandis que sur la Lune, il est jugé comme étant un singe par les séléniens. Puis, toujours sur la Lune, se tient son procès où il doit prouver qu’il est homme. Enfin, nouveau procès sur le Soleil, où il doit prouver qu’il est un singe, avant de se faire démasquer.

Mots-clés : Cyrano de Bergerac, libertinage, justice, procès, identité, ethnocentrisme

Keywords : Cyrano de Bergerac, libertinism, justice, trial, identity, ethnocentrism

L’Autre Monde : Les Etats et Empires de la Lune et Les Etats et Empires du Soleil de Cyrano de Bergerac1, composé de 1645 à 1655, est le roman d’un récit de voyage, dans lequel le héros, Dyrcona, doit affronter des peuples et des sociétés « dont les vérités chahutent les certitudes de l’humanité terrestre et chrétienne », selon les mots de Jacques Prévot. Dans ses errances, il fera des rencontres qui le confronteront à la question de l’identité d’autrui, mais aussi de la sienne. Intrus arrivé dans des mondes nouveaux, devant la méfiance des sociétés, il sera mis au banc des accusés. Par la conséquence de l’erreur sur l’identité du héros, « les querelles de la définition de son être », l’auteur met en scène une dimension juridique présente aussi bien sur Terre que sur la Lune ou sur le Soleil. En effet, les mondes dans lesquels il arrive donnent à voir des microsociétés régies par des lois éthiques, philosophiques et morales. Ils ont donc leur propre système judiciaire au sens organique, qui désigne les cours et les tribunaux, et leur pouvoir judiciaire au sens fonctionnel qui désigne la faculté de pouvoir trancher les litiges2. Bien que le principe de justice soit un principe à portée universelle, ce qui est juste apparaît pouvoir varier en fonction de facteurs culturels. En effet, le monde terrestre, le monde lunaire et le monde des oiseaux sont différents. Durant les procès qui jugent le héros, c’est la notion d’ethnocentrisme que l’auteur veut discuter avec le lecteur. On peut la définir par le fait de « voir le monde et sa diversité à travers le prisme (…) exclusif des idées, et des archétypes de notre communauté d'origine, sans regards critiques sur celle-ci »3. Notre problématique est la suivante : en quoi la dimension juridique, comme une redéfinition du genre humain, sert-elle à dénoncer la suprématie de celui-ci ? Ce sont les errances du héros qui constituent notre plan selon un voyage vertical : d’abord sur Terre, il est jugé comme le Diable par les hommes, tandis que sur la Lune, il est jugé comme étant un singe par les séléniens. Puis, toujours sur la Lune, se tient son procès où il doit prouver qu’il est homme. Enfin, nouveau procès sur le Soleil, où il doit prouver qu’il est un singe, avant de se faire démasquer.

Jugé sur son identité par la masse des idées reçues 

Sur Terre, pour les hommes : un coupable diabolique

Nous sommes au début du roman Les Etats et Empires du Soleil. Le héros Dyrcona séjourne chez le comte de Colignac. Son manuscrit Les Etats et Empires de la Lune est diffusé clandestinement et divise la population entre lunaires et antilunaires. L’opinion du peuple tourne vers la superstition, celle des conseillers du parlement, « les barbes à longue robe »4, vers la sorcellerie : on le soupçonne de commerce avec le Diable. Appelé « le plus grand magicien de l'Europe », on dit qu’ « il allait assister au sabbat ». De plus, il a eu « accointance avec le démon de Socrate ». Devant le prodige de son procédé scientifique, l’explication est de nature spirituelle : une force maléfique l’a aidé. « Ils aperçurent tous les cercles par lesquels M. Descartes a distingué le mouvement de chaque planète, tous d'une voix hurlèrent que c'était les cernes que je traçais pour appeler Belzébuth ». Profitant de l’ignorance de la masse inculte, les prêtres pressent le marquis de Colignac : « Vous n'avez seulement qu'à nous le mettre entre les mains; et pour l'amour de vous, nous engageons notre honneur de le faire brûler sans scandale ». L’auteur dénonce l’Inquisition. Le héros est également une curiosité : « venir voir (…) le sorcier », « Ils me regardaient comme la Bête ». Jugé par les magistrats et les prêtres, il suffit à ses protecteurs de le dénoncer et de le livrer, et son procès est fait. « Je ne laissai pas de m'en effrayer en secret, lorsque je considérais de plus près les suites fâcheuses que pourrait avoir cette erreur ». L’erreur est alors au risque tragique : il en va de sa vie. Le héros reste lucide : il s’agit bien d’une erreur, il ne croit pas les calomnies de la foule. « En vérité je vous l'avoue, je crois être damné, si je ne savais qu'il n'entre point d'innocents en enfer ». La situation est très tendue. Seule sa foi le sauve mentalement, le console. Emprisonné dans le bourg, il s’en évadera pour se réfugier… dans une prison. Critique directe du monde terrestre où l’on est jugé de façon orale. Qu’en est-il des autres mondes ? Sont-ils mieux pour donner un modèle ? Ou pires pour donner une critique ?

Sur la Lune, pour les séléniens : un singe

Revenons alors au livre les Etats et Empires de la Lune. Grâce à sa machine à fusées, il atterri sur une macule de la Lune : le Paradis terrestre. Expulsé, il gagne la ville des Séléniens. Il présente d’abord une différence physique car il est bipède tandis que les séleniens sont quadripèdes, la Nature ayant donné quatre pattes. Cet argument simple et logique le convainc puisqu’il songe aux enfants humains qui, eux aussi, marchent à quatre pattes au début de leur vie. Le héros est invité à la réflexion sur l’état de nature. « Le peuple et les magistrats consultaient ensemble ce que je pouvais être. Ils disaient donc que j'étais la femelle du petit animal de la reine (…) un certain bourgeois qui gardait les bêtes rares » demande sa garde, « en attendant que la reine m'envoyât quérir pour vivre avec mon mâle ». La conclusion est basée sur des ressemblances physiques, la tentative de classement des espèces se fait à partir de dires et de paroles du peuple, et crée une chute comique. Chez le bateleur « j'étais attaché au bout d'une corde pour divertir le badaud » qui paye pour le « faire sauter, jusqu'à ce que j'avais presque autant d'esprit que les bêtes de leur pays ». Servant de divertissement, il n’est plus qu’une représentation physique sans esprit. Son identité est celle d’un monstre de foire. Puis il est enlevé par le démon de Socrate, qui est lucide sur la situation terrestre : « Sachez qu'on ne vous traite qu'à la pareille, et que si quelqu'un de cette terre avait monté dans la vôtre, avec la hardiesse de se dire un homme, vos docteurs le feraient étouffer comme un monstre ou comme un singe possédé du diable ». La remise en cause du comportement, dans un renversement de situation, s’opère par l’emploi des pronoms « vous » des temps hypothétiques. « Ils me prenaient pour un animal dans la catégorie des brutes, ni je ne savais leur langue, ni eux n'entendaient pas la mienne ». Étranger en tous points (aspect physique, langue, comportement), il est isolé. La dénonciation des préjugés sert au procédé du monde miroir. C’est l’autre qui est dans l’erreur.

Victime d’une double erreur judiciaire sur la Lune

La bête du Roi

À la Cour des Séléniens, « le mâle » du héros est un humain dont « la reine l'avait pris pour un singe, à cause qu'ils habillent, par hasard, en ce pays-là, les singes à l'espagnole ». Cette méprise physique discrédite de façon comique le personnage de l’espagnol. « Le roi commanda avec ordre exprès de nous faire coucher ensemble, l'Espagnol et moi, pour faire en son royaume multiplier notre espèce ». Le comique de situation est renforcé par la réaction du roi producteur. On leur jette « des pierres, des noix, de l'herbe. Il n'est bruit que des bêtes du Roi ». Véritables attractions, l’humain nous montre ce que c’est d’être un animal captif. Cela amène les considérations sur le statut des animaux et de l’immortalité, si les oiseaux qualifiés de « monstres » ont une âme. Par ailleurs, cela va desservir notre héros car arrive son procès.  

Audience d’un perroquet sans plumes

Décrété « perroquet sans plume » par les prêtres de la Lune, « Ils conclurent tous d'une commune voix, que je n'étais pas un homme, mais possible quelque espèce d'autruche, je lui étais tout semblable ». Son jugement est rapide. Un oiseleur vient le mettre en cage « par ordre du Conseil d'en haut ». On tient alors audience pour l’interroger sur « quelques points de physique (…). Celui qui présidait m'exposa fort au long ses opinions sur la structure du monde. J’eusse trouvé sa philosophie beaucoup plus raisonnable que la nôtre, si contraire à ce que la foi nous apprend ». C’est non seulement une remise en cause de la philosophie d’Aristote mais aussi de la Bible. Quand se pose alors la Question Inouïe, le héros leur dit que Dieu a crée le monde en six jours. Face au rire de ses adversaires, il les traite d’ignorants et leur rétorque qu’Aristote assure que leur monde « n'est que la lune; et si vous aviez dit le contraire dans les classes où j'ai fait mes études, on vous aurait sifflés ». Le problème de la relativité se pose : tout le monde pense avoir raison, pense que c’est l’autre qui est dans l’erreur. Le héros n’est alors plus condamné pour son identité mais pour ses propos. « Les prêtres, crurent que cela leur fournissait un prétexte assez juste pour me faire condamner à l'eau; c'est la façon d'exterminer les athées. Pour cet effet, ils furent faire leur plainte au roi qui leur promit justice ». Le courroux des institutions religieuses, dont leur enseignement est critiqué, fait place à la plaidoirie contre le narrateur, exprimée par une trompette « afin que la violence de ce son martial échauffât leurs esprits à ma mort, et afin d'empêcher par cette émotion que le raisonnement ne pût faire son office, comme il arrive dans nos armées, où le tintamarre des trompettes et des tambours empêche le soldat de réfléchir sur l'importance de sa vie ». C’est une critique le monde militaire que Cyrano connait bien. Sur la Lune, il y a donc un véritable sélénocentrisme.  

Plaidoyer logique pour la défense du héros

Un homme vient plaidoyer pour le défendre : « Puisque tout homme est libre, ne lui est-il pas libre aussi de s'imaginer ce qu'il voudra ? » Par la revendication de la liberté individuelle et de la liberté de penser, il expose sa thèse principale : « Pouvez-vous le contraindre à n'avoir pas vos visions? Vous le forcerez bien à dire que la lune n'est pas un monde, mais il ne le croira pas pourtant ». Voici les grandes lignes de sa défense à propos de son état de bête : « supposé qu'il soit animal sans raison, il a dit que la lune était un monde; or, les bêtes n'agissent que par instinct de nature; donc c'est la nature qui le dit, et non pas lui ». Vous ne pouvez en savoir plus que la Nature. « Rougissez des inquiétudes que vous causent les caprices d'une bête ». Il prend l’exemple d’un homme qui exécute la justice dans le monde des fourmis : « ne l’estimeriez-vous insensé de vaquer à des choses trop au-dessous, et de prétendre assujettir à la raison des animaux qui n'en ont pas l'usage ? » Il démontre le paradoxe sous les applaudissements.

Un homme dans l’erreur ?

Déclaré homme, la sentence est l’amende honteuse. « Que dorénavant je serais censé homme, comme tel mis en liberté, et que la punition d'être noyé serait modifiée, en une amende honteuse, dans laquelle amende je me dédirais publiquement d'avoir soutenu que la lune était un monde, à cause du scandale que la nouveauté de cette opinion aurait pu apporter dans l'âme des faibles ». Sur Terre, cette amende honorable fait référence à la polémique liée aux travaux de Copernic. Remettre en cause le géocentrisme, c’est remettre en cause la place centrale de l’Homme dans l’univers, créature de Dieu qui siège sur Terre. « Cet arrêt prononcé, voici ce qu'ils m'obligèrent de prononcer aux carrefours de la ville: « Peuple, je vous déclare que cette Lune-ci n'est pas une Lune, mais un monde; et que ce monde là- n'est pas un monde, mais une lune. Tel est ce que les Prêtres trouvent bon que vous croyiez ». La structure en chiasme représente l’inversion en miroir. De plus, la dernière phrase appuie bien le caractère arbitraire du jugement humain. Il ne dit pas telle est la loi divine, il rappelle que c’est une croyance et non pas la vérité absolue. Ici, la référence est directe au procès de Galilée, à l’audience du 22 juin 1633, dont la sentence requise a été modifiée en rétractation publique. Voici la formule d'abjuration que le Saint-Office avait préparée pour Galilée : « Pour avoir professé et cru que le Soleil est le centre du monde, et est sans mouvement, et que la Terre n'est pas le centre, et se meut, j'abjure et maudis d'un cœur sincère et d'une foi non feinte mes erreurs »5. Après avoir crié sa phrase aux cinq grandes places de la cité, le héros s’aperçoit que son avocat n’est autre que le démon de Socrate qui, dans son plaidoyer, a fait surgir l’idée de croyance et de tolérance.

Jugé sur le Soleil : du singe à l’homme

Arrestation, incrimination

Grâce à l’Icosaèdre, le héros, Dyrcona, gagne le Soleil, d’abord les régions lumineuses, puis régions opaques : il arrive dans le Royaume oiseaux. Il est aussitôt arrêté par des aigles soldats. Le peuple parle de crever les yeux à l’intrus. Après avoir été en cage sur la Lune, en cellule sur Terre, le voilà emprisonné dans le tronc creusé d’un grand chêne, arbre qui représente la force parce qu’il attire la foudre. Il y a chez Cyrano toute une symbolique des arbres et mais aussi des oiseaux. En effet, un adjuvant arrive : une pie symbole de la curiosité, de la faculté d’adaptation aux situations. Dans ce grand bois, il y a aussi toute une organisation militaire. On laisse le héros pourrir dans la mélancolie. C’est à nouveau une situation dangereuse qui fait que l’on prend le royaume des oiseaux au sérieux. La pie dénonce immédiatement le fait de faire « mourir sans connaissance de cause ». Les autres oiseaux parlent de l’homme comme « un animal dissemblable et affreux, qui avec son âme si clairvoyant, [notons l’ironie] ne saurait distinguer le sucre d'avec l'arsenic, et qui avalera de la ciguë qu’il aura pris pour du persil; l'homme qui soutient qu'on ne raisonne que par le rapport des sens, et qui cependant a les sens les plus faibles, l'homme enfin que la nature a créé comme les monstres, mais en qui elle a infus l'ambition de commander tous les animaux et de les exterminer ». Cette critique de l’ethnocentrisme, qui est la suprématie sur les autres espèces, annonce l’accusation à son procès. « il n'a ni bec, ni plumes, ni griffes, et son âme serait spirituelle! Quelle impertinence! » Accusé de délit de faciès, intérieur et extérieur, le renversement de situation montre que ce sont eux qui ont des préjugés sur l’espèce, et qui sont dans l’erreur. On dresse toutes les écritures de l’instruction du procès sur l'écorce d'un cyprès, symbole du désespoir. Au tribunal des oiseaux il n’y a pour avocats et pour juges, « que des pies, des geais et des étourneaux; que ceux qui entendaient ma langue ». Comme sur la Lune, on retrouve l’importance de la communauté qui parle le même langage. Il se retrouve « à califourchon sur un chicot de bois pourri, d'où celui qui présidait à l'auditoire, après avoir claqué du bec deux ou trois coups (…) » comme après les coups de marteau du juge, l’interrogatoire commence. La mise en place d’un monde inversé présente une société d’oiseaux qui ont les mêmes comportements et institutions qu’en France.

Décrété singe par lui-même

« Je répondis donc que j'étais (…) singe ». Il invente : « mes parents qui sont singes d'honneur, me pourraient eux-mêmes reconnaître. (…) des hommes m'avaient enlevé au berceau fort jeune ». Dyrcona défend le pays d’adoption et ajoute avec humour « on tombe plus facilement qu'on ne monte d'espèce », puis plus sérieusement : « et qu'en cas que je fusse trouvé homme, je me soumettais à être anéanti comme un monstre ». Il est radical et prend des risques. « Ceux qui n’en avaient jamais vu pouvaient se persuader qu’un homme ne fût bien plus horrible que je ne leur paraissais, l’homme était quelque chose de si abominable, qu’il était utile qu’on crût que ce n’était qu’un être imaginaire ». L’homme est élevé au rang de chimère. La critique de la crédulité du peuple tient dans le comique, « Tout l'auditoire en battit des ailes, on me mit pour m'examiner au pouvoir des syndics, à la charge de me représenter le lendemain (…) à l'ouverture des Chambres », mais la présence d’un réel lexique judiciaire rappelle la même structure qu’en France et en Europe, à destination d’une satire de la société des hommes.

Coupable d’être un homme

Les oiseaux vont gesticuler devant lui pour le tester mais il ne les a pas imité, ce qui est le propre du singe, et cela joue en sa défaveur. Puis on découvre le monde des oiseaux dans lequel aucun procès criminel n’a lieu lorsque le ciel est pluvieux, les oiseaux craignant que la Cour ne se venge de sa tristesse sur l’accusé. C’est à la fois comique, car ils restent néanmoins des oiseaux, et à la fois on constate que la tristesse est un sentiment sérieux. Dyrcona assiste à un moment où l’on rend justice à une communauté de chardonnerets « dont un malheureux était accusé du crime, le plus énorme dont un oiseau puisse être noirci. On l'accuse de n'avoir pas encore mérité d'avoir un ami; c'est pourquoi il a été condamné à être roi, d'un peuple différent de son espèce ». L’amitié est fondamentale chez des libertins, au même titre que la loyauté. « Il supportera toutes les fatigues, et boira toutes les amertumes de la royauté ». Cela appelle une réflexion sur le statut du Roi malheureux. « Les oiseaux de longue robe, se juchèrent tous par étage, chacun selon sa dignité, au coupeau d'un grand cèdre » Ils sont organisés. Leur politique est expliquée : « notre roi le plus faible, le plus doux, et le plus pacifique; le changeons-nous tous les six mois, pour éviter la guerre, canal de toutes les injustices ». Inversion totale de la monarchie au profit d’un idéal pacifique. Si « trois oiseaux sont mal satisfaits de son gouvernement, il en est dépossédé, et l'on procède à une nouvelle élection ». Dans cette démocratie, chaque oiseau peut le condamner coupable « Mais il faut qu’il justifie la raison qu'il en a eue, autrement il est condamné à la mort triste. C’est une mort qui contienne la douleur de plusieurs : ceux d'entre nous qui ont la voix la plus mélancolique, sont délégués vers le coupable et lui remplissent l'âme par l'oreille de chansons si tragiques, qu’il meurt suffoqué de tristesse ». Cette torture mentale est un châtiment très cruel. Le roi colombe, symbole de paix interroge la pie Margot : « mon père était Courte-queue, et ma mère Croque- noix ». Avec une véritable vie civilisée, la pie a un passé où elle a connu Dyrcona, qui a pris soin d’elle, qui l’a même défendue contre un méchant petit laquais, comme dans ce passage comique : « je me souviens d'avoir mangé des fromages mous si excellents que je sens pour vous des tendresses » Comme Dyrcona défend le pays d’adoption, elle défend la famille de cœur. Le narrateur a traité la pie avec respect et ses bonnes actions sont reconnues. La pitié est une valeur importante et la pie le lui a rendu. Le roi en prend note et cela va jouer cette fois en sa faveur. L’ornithomorphisme crée le comique et dénonce les institutions monarchiques quand l’ornithocentrisme dénonce les erreurs.

Procès de Dyrcona

Accusation

Au cœur du texte apparait ce titre solennel : « Plaidoyer fait au Parlement des oiseaux, les Chambres assemblées, contre un animal accusé d'être homme ». Ouverture du procès par l’avocat des oiseaux : « Messieurs, la partie de ce criminel est Guillemette la Charnue, perdrix, la gorge encore ouverte d'une balle de plomb que lui ont tirée les hommes, demanderesse à l'encontre du genre humain », précisant que « Toutefois le salut ou la perte de tout ce qui vit, importe à la République des vivants ». Les arbres et les animaux, dont l’homme, sont une seule famille. « Le nœud de l'affaire consiste à savoir si cet animal est homme; et si pour cela il mérite la mort. » Il donne ainsi la définition de l’homme : « il rit comme un fou, il pleure comme un sot, il se mouche comme un vilain; il est plumé comme un galeux, il porte la queue devant » et décrit la gestuelle de prière comme quelque chose d’infondé6. « Or l'homme s'adonne à la magie » la connotation est celle de magie noire, comme quand il lit dans les entrailles des oiseaux pour prédire l’avenir. «Toutes les créatures sont produites par notre commune mère, pour vivre en société. Or, si je prouve que l'homme semble n'être né que pour la rompre, il mérite que la nature se repente de son ouvrage ». La mort est dès lors requise. «La plus fondamentale loi pour la manutention d'une république, c'est l'égalité; mais l'homme prend, pour argument de sa supériorité, nous massacre » L’Hubris de l’homme, qui se venge sur les petits, lui donne des droits imaginaires : « pourquoi cette grandeur et disposition de membres marquerait- elle diversité d'espèce, puisque entre eux-mêmes il se rencontre des nains et des géants ? ». A propos de la servitude, « ils se vendent les uns aux autres leur liberté. C'est ainsi que les jeunes sont esclaves des vieux, les pauvres des riches, les princes des monarques, et les monarques mêmes des lois qu'ils ont établies. Ces pauvres serfs ont si peur de manquer de maîtres, qu’ils se forgent des dieux, se créent des fausses espérances de l'immortalité, moins par l'horreur dont le non-être les effraye, que par la crainte qu'ils ont de n'avoir pas qui leur commande après la mort ». Inégalités parmi les hommes, servitude volontaire et crédulité sont dénoncés de façon virulente. Cependant l’accusation « excuse ses erreurs quant à celles que produit son défaut d'entendement (l’homme n’a pas comme nous l'usage de raison) mais pour celles qui ne sont filles que de la volonté, j'en demande justice : il s'attribue le droit de vie et de mort ». La chasse est dénoncée : « il débauche le bon naturel des faucons et des vautours, pour les instruire au massacre des leurs ». Le point de vue argumenté des oiseaux met en lumière la corruption « je demande à la cour qu'il soit exterminé de la mort triste. » La réquisition est extrême. Il paie pour les autres. Cette erreur réside entre horreur et comique. « Tout le barreau frémit de l'horreur d'un si grand supplice ».

Défense et sentence

L’avocat, faible étourneau, abandonne sa défense. La justice est censée punir quiconque ne respectant pas une loi au sein de sa société, avec une sanction ayant pour but de lui apprendre la loi et de contribuer à la réparation des torts faits à autrui ou à l'environnement. On choisit « un supplice qui servît à me détromper, est que je fusse abandonné à la colère des plus faibles d'entre eux; cela veut dire qu'ils me condamnèrent à être mangé des mouche ». Un oiseau s’évanoui par l'horreur qu'il avait eue de regarder trop fixement un homme. L’erreur est double : dans l’horreur de l’homme, et dans l’horreur du supplice. « Le ciel tout noir de mouches, de bourdons, d'abeilles, de guiblets, de cousins et de puces qui bruissaient d'impatience. Une grande autruche noire qui me mit honteusement à califourchon sur son dos, corbeaux lugubre, des chouettes, des oiseaux de paradis (…) m'assister à la mort ». On tache de le consoler par des raisonnements : « La mort est naturelle, arrive à tout moment, et pour si peu de chose; car si la vie était si excellente, on ne pourrait pas donner la mort ; quand tu meurs, tout meurt avec toi. Or tu vas être comme celui qui n'est pas né; un clin d'œil après la vie » Référence aux prêtres qui accompagnent les condamnés mais ici c’est la doctrine épicurienne. « Oui; mais, me diras-tu, je ne me souviendrai pas d'avoir été ? Mon cher frère, que t'importe, pourvu que tu te sentes être ». Les atomes se transforment, il est recyclé. «Tu commenceras d'être quelque autre chose.  Mangé, comme tu vas être, de nos petits oiseaux, tu passeras en leur substance. Oui, tu auras l'honneur de contribuer, quoique aveuglément, aux opérations intellectuelles de nos mouches, et de participer à la gloire, si tu ne raisonnes toi-même, de les faire au moins raisonner ». Ce n’est donc pas un discours chrétien sur la vie après la mort mais une consolation selon la pensée atomiste.

Mise à mort

« On assigna mes yeux aux abeilles, afin de me les crever en me les mangeant; mes oreilles, aux bourdons, afin de les étourdir; mes épaules, aux puces, afin de les entamer d'une morsure qui me démangeât, et ainsi du reste. Il semblait que tous les atomes dont l'air est composé, se fussent convertis en mouches ». L’ambiance est horrifique. « Tout à coup » on entend s’exclamer le mot « Grâce ! » Cette salvation rappelle la chute de la Lune. Aussi, le dénouement est très symbolique « deux tourterelles » symbole de l’amitié, « une autruche blanche », et pas noire, puis une gradation de symboles : « je traversai un grand bois de myrtes » symbole funeste, « et un autre de térébinthes » symbole de la justice, « aboutissant à une vaste forêt d'oliviers » symbole de paix et de victoire « où m'attendait le roi colombe ». Le sauveur, le Deus ex machina, est « l’oiseau qui s’était évanoui César, le perroquet de votre cousine, à l'occasion de qui vous avez tant de fois soutenu que les oiseaux raisonnent. « César, à qui j'ouvris la cage pour te rendre la liberté que la tyrannique coutume de notre monde t'avait ôtée? » Dyrcona soutien la cause des oiseaux. Le roi clôt sur ces paroles : « Homme, parmi nous une bonne action n'est jamais perdue; c'est pourquoi encore qu'étant homme tu mérites de mourir seulement à cause que tu es né, le Sénat te donne la vie. Il peut bien accompagner de cette reconnaissance les lumières dont nature éclaira ton instinct, quand elle te fit pressentir en nous la raison que tu n'étais pas capable de connaître. Va donc en paix, et vis joyeux! » Les bonnes actions sont récompensées mais l’homme, par sa naissance, mérite toujours la mort au royaume des oiseaux, la loi est toujours dans l’erreur, il faut espérer que son cas fasse jurisprudence. Dyrcona ira errer dans la province des philosophes avec Campanella. Ce procès est le plus long de tous, il mêle le comique de la forme au tragique du fond, confirmant que Cyrano maîtrise de sa plume la tradition du spoudogeloion.

L’erreur judiciaire est donc identitaire. Le héros ne peut se défaire de ce qu’il est par nature, on finit toujours par le démasquer. Le jugement des autres peuples, dans d’autres mondes, appelle à une sérieuse remise en question de la suprématie de l’Homme qui est plus néfaste qu’un animal ou même que le diable imaginé par les hommes : il est le Mal par sa cruauté. Seules les bonnes actions et un comportement modéré, humble et raisonné le sauve de la mort. C’est aussi un appel à la réflexion sur les valeurs, comme l’amitié. De plus, la philosophie épicurienne, essentielle aux libertins, étaye les argumentations judiciaires. Le droit se définit comme « l'ensemble des règles imposées aux membres d'une société pour que leurs rapports sociaux échappent à l'arbitraire et à la violence des individus et soient conformes à l'éthique dominante »7. C’est pourquoi cela soulève le problème de la norme et de l’écart. En effet, les autres peuples ne sont pas présentés comme des mondes parfaits : ils sont reflets de ce que sont les royaumes terrestres. L’erreur que commettent ces mondes ne les rend pas utopiques. Dans quelle mesure peut-on se fonder sur un état égalitaire de nature, de droit et de loi naturel, indépendant des pluralités culturelles ?8 Par ailleurs, ces épisodes de procès ne sont pas sans rappeler la Controverse de Valladolid, réunion de juristes et de théologiens sur la question de l’impérialisme européen en 1550-15519. Quant à l’errance, dans ces mondes imaginaires elle évite la censure politique ou religieuse. L’errance transforme le héros homo viator, on a constaté qu’il a changé dans ce voyage comme « un récit de l’avancée »10. Cyrano nous dit de toujours exercer sa faculté de penser, et c’est par l’expérience que le héros l’apprend et met son savoir en perspective. Son livre est présenté comme une expérience pour celui qui le lit. Le héros sans cesse prisonnier et libéré, semble dire que la vérité est la difficulté d’errer en tant qu’homme libre. 

Bibliographie

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DURAND, Gilbert, Figures mythiques et visages de l’œuvre. De la mythocritique à la mythanalyse, Paris, Dunod, 1992.

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UYTTENDAELE, Marc, Précis de droit constitutionnel belge - Regards sur un système institutionnel paradoxal, Bruxelles, Bruylant, 2001.

1 .

Edition consultée : L’Autre Monde : Les Etats et Empires de la Lune - Les Etats et Empires du Soleil, Jacques Prévot éd., Paris, Gallimard, coll. Folio classique, 2004.

2 .

Marc Uyttendaele, Précis de droit constitutionnel belge - Regards sur un système institutionnel paradoxal, Bruxelles, Bruylant, 2001.

3 .

William Graham Sumner, in Pierre-André Taguieff (dir.), Dictionnaire historique et critique du racisme, PUF, 2013.

4 .

Il s’agit plus précisément des doctes et magistrats.

5 .

Maurice A. Finocchiaro, The Galileo Affair : A Documentary History, Berkeley, University of California Press, 1989, citation disponible sur <http://fr.wikipedia.org/wiki/Galil%C3%A9e_(savant)#Le_Dialogue_et_la_condamnation_de_1633> 

6 .

À la lecture, on se rappelle la lettre XLVI des Lettres persanes de Montesquieu (1721) quand on se demande quelle est la meilleure façon de prier.

7 .

Claude-Danielle Echaudemaison, Dictionnaire de l’économie et des sciences sociales, Paris, Nathan, 1993.

8 .

Frédéric Monneyron, Joël Thomas, Mythes et littérature, PUF, coll. »Que sais-je ? », 2002.

9 .

Nestor Capdevila, « Controverse de Valladolid (1550-1551) », Encyclopædia Universalis en ligne disponible sur : <http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/controverse-de-valladolid/>

10 .

Gilbert Durand, Figures mythiques et visages de l’œuvre. De la mythocritique à la mythanalyse, Paris, Dunod, 1992.

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