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« Frontières », séminaire jeunes chercheurs du CIELAM

Présentation du séminaire

Ligne de fracture mais aussi d’échange, la frontière revêt une dimension ambivalente. Au niveau politique, elle est un lieu de démarcation des territoires, vecteur d’un rapport de forces, lieu de cristallisation des conflits. Mais elle circonscrit aussi différentes unités culturelles et linguistiques.

La notion même de frontière a évolué, de la fragmentation politique des princes féodaux jusqu’à l’éveil de la conscience nationale au XIXe siècle, en passant par les grands empires transeuropéens. De plus, dès la découverte du Nouveau Monde, la colonisation complexifie cette notion en scindant les peuples autochtones par les frontières que négocient plus ou moins arbitrairement les puissances européennes. Au moment de l’éveil des nationalités, les empires sont démembrés et de nombreuses nations accèdent à leur souveraineté. Puis d'un côté le bloc soviétique se constitue, de l'autre les pays colonisés par l'Europe occidentale accèdent à l’indépendance. En Asie également, d'autres empires se font et se défont, d'autres frontières apparaissent ou se déplacent. Tous ces événements historiques se traduisent par une littérature de l’interstice, de l’entre-deux-mondes, de la frontière.

Dès que se produit un décalage entre un événement politique et une situation personnelle ou communautaire – avec, par exemple, la domination coloniale d’une population, ou encore les migrations imposées par une situation politique critique –, une fracture se dessine et oblige à reconsidérer le concept de territorialité. Les frontières deviennent alors intérieures. La rupture opérée empiriquement ouvre la voie aux frontières morales, psychologiques, symboliques, métaphoriques, occasionnant par là même une inadaptation par laquelle un chemin créateur ouvre un troisième territoire.

La frontière et les déplacements territoriaux peuvent prendre la forme du métissage littéraire, qui constitue une interrogation sur l’identité et sur l’essence : « Le métissage trouve sa dynamique dans cette porosité où l’identité se fait naturellement transfrontalière, ne perdant rien de sa texture en passant d’un territoire (ontologique, culturel, langagier, etc.) à un autre, d’une forme à une autre, d’une appartenance à une autre[1]. »

Ce « tiers-espace » est un lieu intérieur dans lequel se confrontent ou se mélangent les différentes appartenances, et où le sujet reconstruit sa cohérence. Le lecteur peut alors être attentif à ce qui se produit « dans l’émergence des interstices – dans le chevauchement et le déplacement des domaines de différence […] », là où « se négocient les expériences intersubjectives et collectives d’appartenance à la nation[2]. » Cet espace nouveau est également le lieu d’une double impossibilité : l’impossibilité de trouver intact l’espace fondateur, et l’impossibilité de se fonder sur une terre déconstruite ou, dans le cas de l’exil, dans un pays qui ne laisse pas toute la place nécessaire à la reconstitution identitaire. La littérature peut alors être appréhendée au travers des concepts de « géophilosophie » et de « déterritorialisation/reterritorialisation », ou sous le prisme de l’opposition « racines/rhizomes » (G. Deleuze).

Ainsi, l’écriture devient un moyen de chercher à reconquérir une identité problématique, qui dès lors devient plurielle. Cette multiplicité se manifeste aussi au travers du plurilinguisme, du monolinguisme lacunaire, de la présence d’une langue mineure dans une langue dominante, ou encore par la recherche d’une « parenté transhistorique entre les langues[3] », ou l’interrogation sur une « langue unique et universelle » au regard de « la pluralité des langues[4] », renvoyant ainsi aux mythes fondateurs tels que Babel et le rêve de l’unité retrouvée.

Le passage des frontières est alors aussi celui qui est opéré par la lecture, qui se construit dans un entre-deux, car « le sens d’une œuvre n’est localisable ni du côté de l’auteur ni de celui du lecteur, ni dans le seul livre ni dans le seul cerveau, ni dans l’individu ni dans le monde - mais seulement dans leur relation singulière[5] ». De la même manière, la traduction se caractérise par une relative impuissance à retranscrire entièrement la vision du monde de l’autre ; néanmoins, elle est aussi fondatrice d’un nouvel espace de parole et de signification. Paradoxalement, l’œuvre originale révèle alors un « manque auquel la traduction entend alors suppléer[6] ». La traduction peut devenir dès lors une forme de « Pentecôte poétique » réconciliant « l’unité et la multiplicité » en un « langage qui transcende tous les langages[7] ».

Par ailleurs, le réel et l’imaginaire, la science et le mythe sont autant de modes de perceptions opposés qui participent à la construction de nos représentations, induisant là aussi des lignes de démarcation productives de sens. La frontière peut être examinée également dans une perspective morale lorsque son franchissement devient transgression (par exemple dans la littérature libertine). Elle peut aussi être interrogée d’un point de vue taxinomique : les genres littéraires, les arts, les courants littéraires sont des concepts dont la délimitation est fluctuante. En outre, elle peut être soumise à un examen attentif au regard de la norme : norme sociale, norme du genre, monstruosité, folie, etc. Ces approches rejoignent évidemment la question de la marge en littérature. La frontière, aussi bien que la marge, est « territoire d’échanges, large étendue de dialogue ; sur elle se multiplient les signes : elle interroge[8] ».

La frontière, à la fois lieu de démarcation et de rencontre, n’est-elle pas aussi le lieu d’un questionnement sur ce qui la fonde ? Cette multiplicité du phénomène tel qu’il se manifeste dans le monde et à travers les époques implique des différences radicales dans l’expression littéraire. Cependant, celle-ci comporte aussi des invariants : toute écriture de la frontière appelle une langue spécifique pour dire ces histoires qui deviennent parfois « comme des contre-mondes des histoires de la réalité [9] ». Le concept de frontière ne doit plus être fondé sur la perspective binaire de la présence et de l’absence, mais sur une approche multipolaire des frontières fluctuantes et de diverses natures se traçant sur plusieurs territoires empiriques et symboliques, créant ainsi un tissu de relations complexes en attente de lecture et de compréhension. C’est sur cette dimension plurielle de la frontière ainsi que sur ses présupposés et conditions d’émergence que nous voudrions nous interroger dans ce séminaire de littérature diachronique.

  • Axe 1 : frontières politiques, exil et migration
  • Axe 2 : voyage, frontières culturelles et identitaires
  • Axe 3 : (post)colonialisme et métissage
  • Axe 4 : unité et diversité de la langue ; traduction et plurilinguisme
  • Axe 5 : frontières entre réel et imaginaire, entre sciences et mythes
  • Axe 6 : normes et frontières : catégories sociales, transgression et marginalité
  • Axe 7 : frontières taxinomiques : arts, courants et genres littéraires

Le séminaire, qui se veut un lieu d’échange et de partage des recherches et des connaissances, est ouvert aux doctorants du CIELAM et aux jeunes chercheurs y ayant soutenu leur thèse ces dernières années. Il aura lieu à la Maison de la Recherche un mercredi par mois, à 15:00, de novembre à juin.

 

Calendrier prévisionnel des séances

  • 22 novembre 2017
  • 13 décembre 2017
  • 17 janvier 2018
  • 14 février 2018
  • 14 mars 2018
  • 11 avril 2018
  • 16 mai 2018
  • 20 juin 2018

Les organisateurs du séminaire

 

[1] François Laplantine et Alexis Nouss, Métissages d’Arcimboldo à Zombi, Paris, Pauvert, 2001, p. 55.

[2] Homi K. Bhabha, Les lieux de la culture. Une théorie postcoloniale [1994], trad. Françoise Bouillot, Paris, Payot, 2007, p. 30.

[3] Walter Benjamin, « La tâche du traducteur » in Œuvres, trad. Maurice de Gandillac, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2000, t. I, p. 250.

[4] Jouri Mikhailovitch Lotman, L’explosion et la culture, trad. Inna Merkoulova, Limoges, Pulim, coll. « Nouveaux actes sémiotiques », 2004, p. 23.

[5] Yves Citton, « Créolectures et politiques membraniques », Multitudes 2005/3 (n°22), p. 203-211, p. 4 Article disponible en ligne à l’adresse : https://www.cairn.info/revue-multitudes-2005-3-page-203.htm,

[6] Antoine Berman, L’épreuve de l’étranger, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1984, p. 283.

[7] Octavio Paz, Lecture et contemplation [1982], Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2008, p. 1087.

[8] Alain-Michel Boyer, « Les marges de la littérature et la question de l’autre » in Théorie des marges littéraires, dir. Philippe Forest et Michelle Szkilnik, Nantes, Éditions Cécile Defaut, coll. «Horizons comparatistes », Université de Nantes, 2005, p. 260.

[9] Bettina Englmann, Poetik des Exils. Die Modernität der deutschsprachigen Exilliteratur [Poétique de l’exil. La modernité de la littérature d’exil de langue allemande], Tübingen, Niemeyer, Untersuchungen zur deutschen Literaturgeschichte (109), 2001, p. 424. (Nous traduisons.)

Manifestation Cielam

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