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18e Rencontres enseignants – chercheurs / Littérature, voyages et altérités

Patrick Mathieu

La littérature de voyage reste le parent pauvre de l’enseignement académique. Elle souffre sans aucun doute de son déficit identitaire générique, qui la rend difficilement classable, force littéraire, mais faiblesse didactique !

Or la littérature de voyage, comme genre à part entière, s’inscrit aussi dans sa propre histoire ; ainsi les récits du voyage à l’époque renaissante dialoguent-ils entre eux, ainsi Chateaubriand a-t-il posé des bases du voyage en Orient que suivront Nerval, Flaubert, autant que ces relations dialoguent avec d’autres textes, les auctoritates ou tout autre discours, guides de voyage, lectures du moment, paroles autochtones… Bref, s’il est un genre littéraire ouvert à l’intertextualité, c’est bien celui-ci, première difficulté.

C’est un genre qui a connu les enchantements exotiques, et les désillusions amères du Progrès tant loué auparavant. De la relation de voyage hyperbolique de Marco Polo jusqu’aux récits fantasmatiques d’un Bouvier, en passant par les voyages utopiques du XVIe et XVIIe siècles, les prémices de l’ethnographie américaine, par la découverte enchantée du Proche puis de l’Extrême-Orient, la littérature de voyage a aussi marqué le pas dans sa glorification béate puis stéréotypée de l’Ailleurs. Voici là une seconde difficulté.

Ce genre est de facto ouvert sur le monde et se fait forcément l’écho des innovations technologiques dans les transports, le négoce, dans l’évolution des sociétés et de leurs conflits, il suit ou subit les progrès de l’information et de la mondialisation : le XIXe a été le siècle du lent voyage photographique, le XXe siècle a vu, avec Paul Morand, « l’Homme pressé ».

Et c’est bien là le paradoxe d’un genre engrené dans la société, et en même temps perdu dans la représentation subjective de l’Autre et de l’Ailleurs dont le produit serait un hors-Temps. Lévi-Strauss ne décèle-t-il pas, en 1955, dans Tristes tropiques, toute la supercherie du récit de voyage ?

Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l’illusion de ce qui n’existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l’accablante évidence que vingt mille ans d’histoire sont joués. Il n’y a plus rien à faire.

Davantage que dans d’autres genres littéraires, la littérature de voyage s’est donc fait le miroir du monde, quitte à ce que ce miroir bien poli ne connaisse pas les outrages du temps : troisième écueil.

Et pourtant, les problématiques à l’œuvre dans la littérature de voyage sont riches d’enseignement : celles de la découverte du monde, de son apprentissage, celle du regard, de l’écriture de soi, de la place du texte descriptif et plus largement du genre viatique, de la quête de vérité…

Baudelaire pose magistralement un de ces problèmes dans le poème « Le Voyage », dédié justement à Maxime du Camp, qui voyagea avec son ami Flaubert en Orient :

Amer savoir, celui qu'on tire du voyage !

Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,

Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image

Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;

Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit

Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,

Le Temps !

Le Temps, celui du voyage, celui de l’écriture, celui de la perception objective et subjective, le temps est sans doute l’élément le plus important de la relation de voyage, et le plus difficilement perceptible. Il faudra attendre la littérature contemporaine pour qu’il soit explicitement mentionné dans son rapport à l’écriture. Michaux écrit, dans Ecuador :

Ici comme partout, 999.999 spectacles mal foutus sur 1.000.000 et que je ne sais comment prendre.

Pourtant, à ce moment-ci, je suis à l’extrême bout de mes forces. Pendant combien de temps ma carcasse de poulet tiendra-t-elle le coup ?

[…]

Un peu plus tard.

Dans quelque deux ou trois ans, je pourrai faire un roman. Je commence grâce à ce journal à savoir ce qu’il y a dans une journée, dans une semaine, dans plusieurs mois.

C’est horrible, du reste, comme il n’y a rien. On a beau le savoir.

De le voir sur papier, c’est comme un arrêt.

Écrire en voyage, écrire un voyage, c’est se confronter au Temps d’abord, et au couple plénitude / vacuité du monde ensuite, deux problématiques essentielles de toute littérature.

Le Tour du monde d’un sceptique, livre méconnu d’Aldous Huxley, contient en substance tous les enjeux et recettes d’un bon récit de voyage. Alors qu’il est à Port Saïd, en partance pour l’Inde, Huxley saisit la première occasion pour vanter l’inanité de toute chose, à commencer par le voyage lui-même ; il observe le transbordement de pommes de terre, chose triviale s’il en est :

Et cela dura toute la nuit. Je restai là à regarder, avec curiosité d'abord, puis avec admiration, finalement avec une horreur croissante. Transporter d'un point à un autre de la surface du globe, voilà toute l'activité de l'homme. Et la sagesse de l'Orient, me disais-je, c'est d'affirmer que mieux vaut tout laisser sur place. Jusqu'à un certain point, les sages de l'Orient ont sans doute raison. Bien des matériaux pourraient, sans inconvénient pour personne, être laissés là où ils sont. Par exemple, ces molécules d'encre que je transporte si laborieusement de leur bouteille à la surface de mon papier.

Le récit de voyage n’échappe pas à la captatio benevolentiae et aux prémunitions d’usage de tout discours de type autofictionnel, genre dans lequel il s’inscrit et à travers lequel il peut être abordé. Il est à la fois description triviale et élévation morale. Le déplacement est vain, mais il faut pourtant partir, pour découvrir le sens des choses. Y a-t-il même un sens ? « Voyager, c’est découvrir que tout le monde à tort » écrit Huxley. Mais l’écrivain-voyageur est un missionnaire, il doit explorer le monde et nous le raconter… Là encore, l'auteur prévient de façon amusée qu’il n’entend pas vivre l’Ailleurs de la même façon que les autres :

Tout le monde sur le bateau nous menace d'avoir beaucoup de « bon temps » aux Indes. Bon temps signifie : courses, bridge, cocktails, danse jusqu'à quatre heures du matin, et bavardage à vide. Et pendant ce temps-là, le magnifique, l'incroyable monde dans lequel nous vivons attend que nous l'explorions ; et la vie est courte, et les jours coulent sans arrêt comme le sang d'une blessure mortelle. […] Le ciel me préserve, dans un tel monde, d'avoir du « bon temps ». Le ciel aide ceux qui s'aident eux- mêmes. Je ferai en sorte que mon temps aux Indes soit le moins « bon » possible.

Jolie pirouette paradoxale de Huxley, qui a le mérite de montrer que le voyageur vit, voit, analyse et raconte différemment, comme ce sera le cas avec Le Poulchre, Montaigne, Lescarbot, La Martinière et Regnard, Bouvier et Flaubert.

Nous retrouverons ci-après les problématiques évoquées dans des travaux présentés par ordre chronologique. Lou-Andréa Piana nous propose, grâce à l’œuvre personnelle de François Le Poulchre de La Motte-Messemé, Le Passe-temps, une approche surprenante de l’altérité et du Temps à travers le conflit majeur entre Catholiques et Protestants ; l’écriture, celle d’un catholique pourtant tolérant, fait un va-et-vient heureux entre le passé historico-guerrier romain et sa contemporanéité d’écrivain de la Renaissance.

Mathilde Mougin s’intéresse aussi à l’altérité en étudiant Le Journal de voyage en Italie de Montaigne, parti dix-sept mois pour soigner sa maladie de la pierre : elle montre dans le regard montaignien les prémices d’une écriture ethnographique du plus grand des Humanistes qui s’interroge sur les coutumes des régions traversées, dans une réflexion inclusive ; Montaigne opère le décentrement du regard et réfléchit sur la notion de barbarie, notamment via la pratique de la circoncision.

Dans une vision plus politique, Alexandra Ivars travaille sur le poème de Marc Lescarbot « Adieu à la Nouvelle-France », publié en 1612, afin de considérer les enjeux particuliers du genre relevant de l’épître et de l’hymne, dans un surprenant discours colonialiste pour nos oreilles modernes. Ce plaidoyer versifié pour conserver l’Acadie et défendre les intérêts de la France outre-Atlantique convoque les mythes, notamment bibliques, pour les réactualiser en un grand discours argumentatif.

Joanna Ofleidi s’intéresse aux problématiques de le présence autobiographique dans les récits de deux auteurs du XVIIe siècle, de la Martinière et Regnard. Tous deux jouent de la vérité et de l’usage avec une apparente sincérité, malgré la présence du plagiat, ce qui permet de contextualiser les processus de fictionnalisation : faire vrai et faire croire vrai, au XVIIe siècle, n’a pas le même sens qu’aujourd’hui et ne relève pas des mêmes procédés littéraires.

Partant de cette célèbre citation de l’œuvre au programme des agrégatifs, L’Education sentimentale de Flaubert, « Il voyagea. […] Il revint », je relis ce roman avec l’œil du voyageur et me demande dans quelle mesure la rencontre physique avec l’autre, le choc qui en découle, tant d’un point de vue psychologique que narratif, n’est pas lié aux voyages, aux déplacements et au hasard. Sous cet angle, Frédéric Moreau ferait partie de ces voyageurs immobiles, corps et âmes toujours mouvants, mais à l’existence décevante, voire nulle. Là encore, le discours final de la sincérité questionne les enjeux véridictoires. Dans une autre étude, je m’attache à montrer le rôle fondateur de la vision, des visions, comme choc de l’altérité mais aussi comme enjeu narratif. Le regard, au lieu de s’accrocher au monde pour l’analyser, entraîne chez le héros le développement libéré des fantasmes.

Enfin, c’est sous l’angle stylistique que Mathilde Morinet aborde un autre texte du programme de l’agrégation 2018, L’Usage du monde, de Nicolas Bouvier. En prenant une séance descriptive dans le bazar de Tabriz, faite de deux moments stylistiques coalescents mais opposés, Mathilde Morinet montre l’importance de la vue empêchée et son déploiement fastueux dans l’écriture de l’Ailleurs.

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