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Les mots en question dans l’œuvre narrative de Marivaux: réflexion sur une approche stylistique

Alice Dumas

Résumé

L’étude de la pratique stylistique dans l’œuvre narrative de Marivaux, issue d’un travail de thèse soulignant son intérêt et peut-être ses limites dans la recherche, prend pleinement sens dans une œuvre où le style est au cœur de ses enjeux. Le terme « marivaudage », critique du style raffiné de Marivaux, tend à prouver que dès la réception des œuvres, les lecteurs ont perçu une originalité stylistique caractéristique, doublée d’une pratique réflexive du polygraphe. Ce rapport particulier d’un auteur à sa langue et à ses mots, mots dont il met sans cesse en branle le sémantisme, légitime l’approche stylistique choisie pour aborder deux romans majeurs, Le Paysan parvenu et La Vie de Marianne. Cette instabilité lexicale sera abordée à travers l’exemple du phénomène de la reprise pour aboutir sur la proposition d’un concept global désignant le traitement sémantique marivaldien.

Introduction

Le glissement de sens qui s’est opéré sur le terme « marivaudage » masque au lecteur moderne une grande partie des enjeux à l’œuvre dans les textes de Marivaux. Derrière l’image nouvelle du badinage fleur bleu, il faudrait pouvoir entendre à la fois les critiques acerbes de certains contemporains de l’auteur et le positionnement audacieux qui les a suscitées ; un positionnement avant tout stylistique. En effet, le « marivaudage » désigne en ce début de XVIIIe siècle, le style si particulier de son auteur, qui raffine le choix des mots jusqu’à « peser des œufs de mouche dans une balance en toile d’araignéei », ou qui méritait une place à l’Académie des sciences plutôt qu’à l’Académie française « comme inventeur d’un idiome nouveauii. » Ce style, qui a défrayé la chronique, qu’on admire - « son style est unique, ou plutôt son style n’en est pas un : pour écrire comme il écrit, il faut être lui-mêmeiii » - ou qu’on critique – « il se fit un style à lui, dont personne n’aurait voulu faire le sieniv » - découle d’une véritable réflexion sur le langage. C’est ce rapport particulier d’un auteur à sa langue qui rend très riche l’approche stylistique choisie pour aborder les deux romans majeurs de l’auteur, à savoir La Vie de Marianne et Le Paysan parvenu. Nous nous proposons d’approfondir ce lien dans une première partie, puis d’observer concrètement le traitement sémantique à l’œuvre dans les romans, pour enfin présenter le concept de « relatif sémantique » élaboré dans la thèse.

I Marivaux et le style

Marivaux n’a certes laissé que peu de textes théoriques mais qui sont riches d’enseignement et dans lesquels on le découvre polémique notamment dans ses premiers écrits.

Je me moque des règlesv.

Dès son entrée en littérature, dès sa première préface, il se montre profondément impliqué dans les querelles de son temps, « indépendant des lois stériles de l'artvi », loin des « pédants », loin des « Auteurs » du « dogme de la religion littéraire » que la règle a « symétrisé(s)vii » ; il crée à sa guise. On voit donc que l’approche stylistique semble correspondre à l’œuvre à l’étude. Pourtant, même si de grands critiques ont choisi d’aborder cette œuvre par le biais stylistique, il reste mineur au sein des études marivaldiennes, qui sont, du reste, fort nombreuses. On compte l’œuvre majeure de Frédéric Deloffreviii qui recense les particularités stylistiques de Marivaux mais ne les aborde pas d’un point de vue problématisé. C’est peut-être en cela que cette thèse pourrait apporter une contribution à la recherche. L’œuvre, en effet, place la langue et le mot au cœur de ses interrogations, tout comme le font les styliciens. L’approche sémantique de Léo Spitzer dans le bref article sur La Vie de Marianne d’Etudes de styleix a d’ailleurs aiguillé notre recherche. Le sens du mot, cette unité sémantique insécable et première, n’est ni acquis, ni figé, au contraire il est déstabilisé, pris dans une conception dynamique et relative de la langue pour mieux s’enrichir au fil de l’œuvre. Derrière Jean Morel, nous dirons que «  L’intrigue progresse selon les métamorphoses successives d’un langage d’abord faussement simple, puis ambigu, puis à nouveau simple, mais à un niveau de profondeur nouveaux. » Néanmoins, le choix d’une entrée par un mot n’est pas sans poser problème. On peut rejoindre Eric Bordas qui critique une approche stylistique focalisée sur le mot, soulignant que :

L’antipathie ou l’adhésion qu’un mot peut susciter est bien plus liée à l’objet référentiel qu’il mobilise, qu’il présentifie et rend, non seulement possible, mais réel, qu’à sa forme même […] plus que le mot, c’est la chose qui dérangexi.

Pour le dire autrement, l’étude sémantique aurait tendance à lire trop de choses dans un sens méta-textuel, à prendre trop de termes comme des emplois autonymiques. Certes, la barrière peut-être mince, mais le choix d’un vocable dans une œuvre littéraire n’est jamais anodin surtout dans une œuvre où le terme « mot » lui-même apparaît (76 fois dans le Paysan parvenu). Marivaux, romancier et dramaturge, ne met dans ses romans, comme au théâtre, que peu d’actions qui n’ont de rapport avec la parole. La fameuse surprise marivaldienne est bien l’émergence à la conscience d’un sentiment qui ne peut passer que par l’acquisition d’un mot qui marque la conscientisation d’un désir enfoui. Le mot est donc dans ce cas, l’unité, semble-t-il, la plus appropriée pour entrer dans ce texte, un mot d’ailleurs qui n’est que rarement sorti de son contexte et étudié en écho avec une construction textuelle.

II Le mot mis en question: l’exemple de la reprise

Marivaux accorde donc une importance particulière au mot et ne cesse d’en déstabiliser le sens ou, pour le dire autrement, de montrer la grande souplesse du sémantisme, en opposition à la conception fixiste des théoriciens de la langue du Grand Siècle. La déstabilisation qui correspond à un dynamisme sémantique a différents truchements, celui que nous nous proposons d’aborder ici est le phénomène de la reprise, terme global employé pour tous les éléments touchant à la répétition. Pour le saisir, le plus éclairant reste de se confronter au texte.

Dans La Vie de Marianne, Marianne, jeune et belle orpheline, se retrouve seule à Paris. Elle est alors présentée par un religieux à Monsieur de Climal, un homme, semble-t-il, bon, charitable et pieux. Au cours des trois premières parties du roman, le visage du séducteur hypocrite qui se cachait derrière l’homme dévot va peu à peu être révélé notamment à travers les échanges dialogiques.

Marianne, me disait-il quelque fois, vous n’êtes point si à plaindre : de si beaux cheveux et ce visage-là ne vous laisseront manquer de rien. Ils ne me rendront ni mon père, ni ma mère, lui répondis-je. Ils vous feront aimer de tout le monde, me dit-il ; et pour moi, je ne leur refuserai jamais rien. Oh ! pour cela, Monsieur, lui dis-je, je compte sur vous et sur votre bon cœur. Sur mon bon cœur ? reprit-il en riant ; eh ! vous parlez donc de cœur, chère enfant, et le vôtre, si je vous le demandais, me le donneriez-vous ? Hélas ! vous le mériteriez bien, lui dis-je naïvement.

A peine lui eus-je répondu cela, que je vis dans ses yeux quelque chose de si ardent que ce fut un coup de lumière pour moi ; sur-le-champ je me dis en moi-même : Il se pourrait bien faire que cet homme là m’aimât comme un amant aime une maîtresse […] tout d’un coup les regards de M. de Climal me parurent d’une espèce suspecte.xii

Dans le premier paragraphe, l’auteur joue sur une mésentente traditionnelle entre le vieux séducteur et la jeune fille naïve. Néanmoins, cette scène topique est vivifiée par le travail sur la langue. S’oppose ici à la langue simple et univoque de la jeune fille, langue pure, dans le sens premier de « sans mélange », la langue double, retorse, duplice de M. de Climal. Mais grâce à un instant « surprenant » de révélation, la surprise étant un thème cher à Marivaux, les mots deviennent « suspect(s) » pour le personnage comme pour le lecteur. Le mot « cœur » par exemple, comme l’isotopie du langage amoureux en général, est déstabilisé, notamment par la reprise, pour être enrichi, approfondi.

La reprise qui est une figure argumentative de poids, qui « imprime de la force au discours xiii », représente souvent dans les romans le paroxysme du conflit entre les interlocuteurs. Elle est le symptôme d’une crispation sur un terme et aussi l’arme du conflit et engendre une grande instabilité sémantique momentanée, jusqu’à l’émergence d’un sens qui n’était pas envisagé dans le discours d’un des interlocuteurs. Dans cet exemple, le jeu anaphorique qui sature le discours est un piège énonciatif pour la jeune fille. L’emploi du mot « cœur » semble sans danger pour la locutrice car il est pris dans un syntagme figé « avoir bon cœur » et sous le régime du verbe « compter sur » qui inhibe un quelconque sens affectif possible. L’accent est mis sur la portée morale de l’expression. La première répétition qui s’opère entre le discours de Marianne et celui de Monsieur de Climal provoque un glissement du sens moral au sens sentimental. Elle est le signe de l’attention que porte Monsieur de Climal à l’expression et d’une mise en question du sens. L’interrogation souligne la mise en débat sémantique dont Marivaux ménage le dénouement puisque Marianne ne semble pas comprendre et répond « naïvement ». En bon rhétoricien, le séducteur montre son écoute dans la première reprise et discute le terme dans la seconde en opérant un glissement de sens intéressant. L’expression figée « avoir bon cœur » est vivifiée par la suppression de l’adjectif « bon » qui ne laisse que le sens amoureux de « cœur » comme organe de la passion, dans une sorte de réminiscence du discours classique. Certes, il s’agit d’une négociation pour obtenir les faveurs de la jeune femme, cependant, c’est d’abord une négociation lexicale dans laquelle Marianne, qui n’a jamais connu l’amour, qui ne connaît du cœur que ses « bontés » filiales ou amicales, expérimente, ici sans le comprendre encore, la multiplicité des sens du terme. C’est une équivoque sémantique, équivoque avec laquelle jouera Marianne lorsqu’elle comprendra de quoi il s’agit en faisant semblant de ne toujours pas entendre les avances de Climal, puisque « pour se protéger d’une attaque qui met à nu leurs instincts les plus cachés, il ne reste aux personnages de Marivaux que l’hypocrisiexiv. » Le texte de la narratrice âgée nous restitue l’ingénuité de la jeune Marianne personnage, en faisant fi de la distance de l’une à l’autre. Cette ingénuité porte ici sur la compréhension du vocabulaire et de ses sous-entendus.

La reprise-variation permet donc d’asséner avec insistance, de ménager l’équivoque, de jouer sur l’implicite, de mettre en valeurs certaines potentialités de sens et d’en bloquer d’autres au sein de l’échange. Cet outil de tractations montre que le sémantisme n’est pas un acquis durable mais qu’il est ébranlé afin de faire émerger un sens co-construit, un terrain d’entente. On pourrait appliquer ici la distinction d’Yvette Yannick Mathieu après Zellig Harris du « meaning » et de l’ « informationxv ». Le « meaning » qui correspond à l’intuition de sens, au « sens qu’on associe spontanément au mot », que Jacob, personnage du Paysan parvenu, nomme le « sens naturelxvi », mais qui est mis à mal dans le texte. Ce sens demande donc à être édifié, c’est l’ « information », fondée sur l’observation, dans la théorie uniquement syntaxique, ici aussi sémantique. Le passage, l’approfondissement du « meaning » à l’ « information » passe dans les textes de Marivaux par le filtre de la reprise, entre autres.

Le second exemple que nous étudierons se trouve quelques pages plus loin, toujours entre les mêmes interlocuteurs. Monsieur de Climal se fait de plus en plus pressant et de plus en plus clair sur les termes qu’il emploie.

Cependant, Marianne, je me défie de votre cœur, quand il connaîtra la tendresse du mien, ajouta-t-il, car vous ne la savez pas. Comment, lui dis-je, vous croyez que je ne vois pas votre amitié ? Eh ! ne changez point mes termes, reprit-il, je ne dis pas mon amitié, je parle de ma tendresse. Quoi ! dis-je, n’est-ce pas la même chose ? Non, Marianne, me répondit-il en me regardant d’une manière à m’en prouver la différence ; non, chère fille, ce n’est pas la même chose , et je voudrais bien que l’une vous parût plus douce que l’autre. Là-dessus je ne pus m’empêcher de baisser les yeux, quoique j’y résistasse ; mais mon embarras fut plus fort que moi. Vous ne dites mot ; est-ce que vous m’entendez ? me dit-il en me serrant la main. C’est, lui dis-je, que je suis honteuse de ne savoir que répondre à tant de bontéxvii.

Le terme « tendresse » n’est pas répété de manière stricto sensu mais il est reformulé par le terme « amitié », employé dans un sens moderne et non pas dans le sens ancien d’amour-passionxviii. Le Dictionnaire de l’Académie donne pour tendresse, la définition suivante : « sensibilité à l'amitié, ou à l'amourxix ». La reprise-variation employée par Marianne montre la fin de la posture de naïveté. La variation est un bouclier rhétorique contre les avances de Climal qui ne garde du premier terme que le sème voulu, celui d’affection sans passion amoureuse, la première partie de la définition du dictionnaire. La synonymie parfaite n’existant pas, deux termes sont synonymes seulement sur une partie de leur sens. Pour le dire autrement, l’emploi d’« amitié » pour « tendresse » privilégie le sens d’affection amicale platonique que contiennent les deux termes mais bloque l’autre sens possible de « tendresse » c’est-à-dire sensibilité à l’amour et empêche toute actualisation de cette idée accessoire contenue dans le mot. La reprise synonymique est donc un outil de défense extrêmement efficace pour la négociation sémantique qui s’opère entre les personnages. La reprise des deux termes, mis en balance dans la réplique suivante, traduit une insistance sur le sens attribué à « tendresse », réactualise la possibilité de l’amour et contre ainsi l’échappatoire sémantique mise en place. Les deux interlocuteurs jouent sur les sens implicites des mots. Cette reprise est accompagnée de manifestations du langage du corps qui viennent révéler un peu plus encore le sens à mettre derrière le discours. L’emploi des déterminants possessifs peut aussi être analysé en termes de machine rhétorique. Il contribue à l’entreprise de séduction qui se traduit ici par un rapport de force sémantique. En effet, « mon » qui détermine « amitié » est une stricte reprise de la réplique précédente, « votre amitié » avec un simple changement de personne. Cet emploi du déterminant possessif, d’abord énoncé par Marianne puis repris par Monsieur de Climal, permet la contamination de l’expression « tendresse ». Ce qui avait d’abord été « la tendresse du mien », avec un complément du nom établissant une certaine distance entre le nom et la personne, devient « ma tendresse ». Cette forme montre un intéressement profond du personnage pour cette passion puisque le déterminant possessif actualise le nom en y inscrivant immédiatement un rapport de proximité avec la personne. « Le déterminant possessif est l’outil d’une actualisation complète qui amène l’objet à sa référenciation précise par l’existence du sujetxx. » Marivaux prend soin de discuter les termes précis employés par les personnages afin qu’émerge un terrain d’entente imposé ou convenu sur un sens renouvelé co-construit. D’ailleurs, il fait habilement conclure la jeune femme sur la « bonté » de Climal, rappelant ainsi au barbon ce pour quoi il s’est fait passer, un homme charitable et pieux et faisant écho à l’exemple précédent où le cœur était pour elle du « bon cœur ». L’irruption d’un troisième terme permet aussi de sortir du dilemme qui se posait en proposant une alternative, favorable à l’interlocutrice. D’ailleurs, si l’on se réfère au classement de Jean-Claude Anscombrexxi au sein des « noms psychologiques », « bonté » serait un nom « d’attitude », ce qui implique une volonté, contrairement aux autres termes qui seraient des noms de « sentiment », et donc subi, ce qui prouve que le choix de ce terme permet de quitter définitivement le terrain sentimental.

Ces deux extraits préparent la scène de l’aveu de l’amour de Monsieur de Climal pour la jeune et belle Marianne.

Oui, parlez, je me fais un devoir de suivre en tout les conseils d’un homme aussi pieux que vous.

Laissons là ma piété, vous dis-je, reprit-il en s’approchant d’un air badin pour me prendre la main. Je vous ai déjà dit dans quel esprit je vous parle. Encore une fois, je mets ici la Religion à part ; je ne vous prêche point, ma fille, je vous parle de raison ; je ne fais ici auprès de vous que le personnage d’un homme de bon sens, qui voit que vous n’avez rien, et qu’il faut pourvoir aux besoins de la vie, à moins que vous ne vous déterminiez à servir ; ce dont vous m’avez paru fort éloignée, et ce qui effectivement ne vous convient pas.

Non, Monsieur, lui dis-je en rougissant de colère, j’espère que je ne serai pas obligée d’en venir là.

Ce serait une triste ressource, me dit-il, je ne saurais moi-même y penser sans douleur ; car je vous aime, ma chère enfant, et je vous aime beaucoup.

J’en suis persuadée, lui dis-je ; je compte sur votre amitié, Monsieur, et sur la vertu dont vous faîtes profession, ajoutai-je pour lui ôter la hardiesse de s’expliquer plus clairement.

Mais je n’y gagnerai rien. Eh ! Marianne, me répondit-il, je ne fais profession de rien que d’être faible, et plus faible qu’un autre ; et vous savez fort bien ce que je veux dire par le mot d’amitié ; mais vous êtes une petite malicieuse, qui vous divertissez, et qui feignez de ne pas m’entendre : oui, je vous aime, vous le savez ; vous y avez pris garde, et je ne vous apprends rien de nouveau. Je vous aime comme une belle et charmante jeune fille que vous êtes. Ce n’est pas de l’amitié que j’ai pour vous, Mademoiselle ; j’ai cru d’abord que ce n’était que cela ; mais je me trompais, c’est de l’amour et du plus tendre ; m’entendez-vous à présent, de l’amour et vous ne perdrez rien au change ; votre fortune n’en ira pas plus mal : il n’y a point d’ami qui vaille un Amant comme moi.

Vous, mon amant ! m’écriai-je en baissant les yeuxxxii ;

Comme dans l’exemple précédent, Marianne commence par rappeler par l’emploi de l’adjectif « pieux » à Monsieur de Climal sa qualité de dévot, qualité avec laquelle il s’est présenté à elle, par des termes religieux « pieux », « vertu », « profession » qui rappelle « profession de foi ». Elle le remet littéralement « à sa place » de dévot. Le comparatif, « aussi pieux que vous » contribue à construire un faux éloge obligeant le personnage à soutenir cette image valorisante. Le terme « pieux » est ensuite repris par son dérivé nominal « piété ». Le passage de l’adjectif, qui n’est pas syntaxiquement autonome et qui est incident au nom « homme », à la forme nominale « piété », syntaxiquement autonome, semble permettre une prise de distance avec la vertu. Dans l’expression « homme pieux », la piété est inséparable de la personne de Monsieur de Climal, elle est intrinsèque de par l’incidence de l’adjectif au personnage. Au contraire, le nom « piété », qui même s’il est employé avec un possessif, devient une entité autonome et détachée de la personne même de Climal. Par cette dérivation, le séducteur se défait de sa façade de dévot et se détache de l’image à laquelle Marianne voudrait le cantonner, comme le montre aussi le reste de l’extrait. Cette prise de distance permet la libération de la parole amoureuse. L’attendu « je vous aime » est repris quatre fois, ce qui ne laisse plus de place à l’équivoque sémantique. La répétition se fait insistante et donne de la force au propos déjà si puissant dans lequel la première personne s’affirme à travers la forme verbale à l’indicatif, mode de l’affirmation. Néanmoins si quelque doute subsistait sur la nature du sentiment, l’auteur raffine encore l’analyse sémantique. L’expression « c’est de l’amour et du plus tendre » fait écho à l’exemple précédent dans lequel s’opposent « amitié » et « tendresse ». On retrouve ici le sens de l’amour de M. de Climal dans l’adjectif « tendre » qui est à l’époque l’adjectif par excellence de la passion amoureuse et du roman sentimentalxxiii. La stratégie de défense de la semi-synonymie qui tente de remplacer l’aveu d’amour par le synonyme d’ « amitié », stratégie déjà employée dans l’exemple précédent, est déjouée par l’aveu franc d’un Climal qui n’est plus dupe du petit jeu de la jeune fille. Le terme est ensuite récupéré de manière ambiguë par l’interlocuteur. Il est d’abord actualisé dans le sens ancien d’amour, dans l’expression « vous savez fort bien ce que je veux dire par le mot d’amitié », puis nié et employé alors dans le sens moderne d’affection platonique, « ce n’est pas de l’amitié que j’ai pour vous ». La négation du terme qui ne laisse comme lexique sous-jacent que la possibilité de l’amour est un tour de force jouant sur l’implicite. En quelques phrases on trouve différentes acceptions d’un même terme pour mieux revenir sur les paroles de l’interlocutrice et mieux la contrecarrer. Monsieur de Climal essaie même d’établir une sorte de connivence avec Marianne en lui signifiant qu’il la soupçonne d’hypocrisie langagière, en la qualifiant notamment de « petite malicieuse », ce qui montre le double jeu qu’elle entretient. Contrairement aux autres exemples, cette scène est une scène de révélation où Climal fait de son mieux pour expliciter ses propos et ne plus laisser d’abris dans l’implicite et l’ambiguïté à la jeune fille. L’implicite semble un effet un refuge, un lieu de replis précieux pour elle. Certes, tout le texte le dit, pas seulement la reprise, cependant elle est un lieu privilégié de l’affrontement car en reprenant la parole d’autrui et en la modifiant, c’est un agôn frontal qui se met en place. Elle est symptomatique en outre d’un questionnement méta-discursif sur le sens des mots. Ces échanges semblent montrer d’une part que dans l’œuvre de Marivaux, le sens d’un mot n’est pas fixé mais sans cesse négocié dans et par l’interaction en fonction des intérêts de chacun et d’autre part, qu’ils permettent d’éprouver la définition de chaque personnage face à la parole d’autrui. L’ébranlement sémantique momentané créé par la discussion sert aussi à l’émergence d’un accord temporaire entre les deux partis sur le sens à donner aux mots.

À travers cette analyse d’une scène clef du roman La Vie de Marianne, nous avons essayé de démontrer que Marivaux conçoit et donne à entendre le sens des mots en mouvement et sans fixisme. La reprise n’est qu’un des moyens de cette mise en branle. L’étude stylistique plus complète menée au cours de la thèse a permis l’émergence d’un concept pour décrire ce phénomène propre au style de Marivaux de déstabilisation du sens : le relatif sémantique.

III Le relatif sémantique: un concept en question

Le nom exact qui qualifierait ce phénomène de dynamisme sémantique, reste à déterminer. On pourrait parler de déstabilisation sémantique, même si cela semble peut-être trop fort car Marivaux garde toujours à l’horizon le sens usuel du mot. Le relativisme sémantique permettrait de rappeler le côté subjectif et personnel du sens, relatif à une circonstance, à un échange, à un personnage en rappelant aussi l’accointance de cette théorie avec celle du sensualisme qui fonde tout le savoir sur une expérience, de fait personnelle. Néanmoins, les termes en –isme qui proposent un système clos ne correspondent pas à l’esprit du concept. Le néologisme « relatif sémantique » permettrait de conserver cette idée en utilisant une substantivation qui serait dans le goût du XVIIIe siècle. Toujours est-il que l’on peut le définir en creux de la conception classique du langage qui voit dans le français une langue ayant atteint la perfection et refusant toute possibilité de changementxxiv. Henri Meschonnicxxv a bien montré que courait au XVIIe et encore au XVIIIe siècles, le mythe de la clarté de la langue française, caractère intrinsèque qui lui conférerait une supériorité sur les autres langues, traduite dans les faits par l'hégémonie de cet idiome sur la scène diplomatique et commerciale mondiale. Il serait donc un concept polémique, ancré dans les querelles du début du XVIIIe, qui désignerait le traitement spécifique du vocabulaire par Marivaux, le rendant fluctuant, dynamique et relatif à une subjectivité. Le mot étant sans cesse pris dans un jeu entre l’emploi usuel et l’emploi personnel.

Ce relatif sémantique est, semble-t-il, un filtre intéressant pour l’œuvre de Marivaux. Il permet de porter un nouveau regard sur les œuvres, de voir une unité dans toute la production romanesque de Marivaux sans séparer des œuvres de jeunesse, profondément ancrées dans la Querelle des Anciens et des Modernes, et les chefs d’œuvre que sont La Vie de Marianne et Le Paysan parvenu, qui pourraient être l’aboutissement et la mise en pratique d’une théorie littéraire. On peut penser, en effet, que ces deux romans constituent l’application des textes théoriques de l’auteur revisitant les concepts classiques de clarté et de sublime, nouveaux concepts, qui se fondent sur le relatif sémantique. Il permet aussi d’expliquer l’inachèvement des romans qui seraient au fond une quête linguistique. Lorsque Jacob, par exemple, parle un français raffiné, il n’a plus besoin de raconter son acquisition de la langue.

Conclusion

L’approche stylistique semble tout à fait adaptée et judicieuse dans le cadre d’une étude des textes de Marivaux. Le choix d’outils théoriques modernes qui pourraient être jugés potentiellement anachroniques, comme la linguistique pragmatique par exemple, tend à faire émerger des fonctionnements universels du langage qui, même s’ils n’étaient pas théorisés au XVIIIe siècle, sont efficients dans l’analyse d’un texte ancien. D’ailleurs, le lignage des pensées sur la langue du XVIIIe à aujourd’hui est souvent très perceptible et tout à fait remarquable. La stylistique n’impose pas de pensée théorique surplombante et permet une grande interdisciplinarité qui se justifie aussi par l’objet d’étude lui-même, la langue du XVIIIe siècle, dans laquelle, par exemple, la notion de « bon usage » recouvre aussi bien des questions de grammaire normative, que de comportements sociaux ou d’étude littéraire. A l’image de Marivaux qui a voulu modeler la langue pour transmettre une pensée propre, c’est le texte qui doit conduire à créer ou utiliser les outils qui correspondent le mieux à son éclairage. Elle est donc un outil et une science efficace et riche d’enseignements.

i .

Voltaire, Lettre à Trublet du 27 avril 1761.

ii .

Jean le Rond D’Alembert, Eloge de Marivaux, 1785, reproduit dans Marivaux, Théâtre complet, t. 2, édition de F. Deloffre, Paris, Garnier, 1968, p. 992.

iii .

Thomas L’Affichard, Caprices romanesques, Amsterdam, F. L’Honoré, reproduit dans Marivaux, Théâtre complet, op. cit., p. 961.

iv .

Voisenon, Œuvres, 1781, reproduit dans Marivaux, Théâtre complet, op. cit., p. 979.

v .

Marivaux, L’Indigent philosophe, Journaux II, Barcelone, GF, 2010, p. 131.

vi .

« C’est au goût et à ce sentiment secret, indépendant des lois stériles de l’art, que l’auteur a tâché de conformer le langage et les actions de ses personnages », Avis au lecteur des Aventures de *** ou les Effets surprenants de la sympathie, Œuvres de jeunesse, Pléiade, NRF, 1972, p. 3.

vii .

Ibid, p. 3-4.

viii .

Frédéric Deloffre, Marivaux et le marivaudage, une préciosité nouvelle, Genève, Slatkine reprints, 1993.

ix .

Léo Spitzer, Etudes de style, Paris, Gallimard, 1980.

x .

Jean Morel, Préface à La Double inconstance, Livre de poche, 1999, p. 20.

xi .

Eric Bordas, « style », un mot et des discours, Kimé, 2008, p. 63.

xii .

Marivaux, La Vie de Marianne [1781], op. cit., p. 91. Nous soulignons.

xiii .

Ibid.

xiv .

Mario Matucci « Sentiments et sensibilité dans l’œuvre romanesque de Marivaux », Cahiers de l’Association internationale des études françaises, 1973, n°25, p. 129.

xv .

Yvette Yannick Mathieu, « Les prédicats de sentiment », Langages, 1999, consulté en ligne sur http://www.persee.fr, le 20/07/2016. On peut lire p. 41 : « meaning (le sens qu’on associe spontanément au mot : par exemple oiseau désigne un petit animal à plumes qui chante et qui vole) et information (le sens à construire par un travail d’observation des formes : par exemple celui qu’on élabore par hypothèses à partir de Max est un drôle d’oiseau […].) »

xvi .

Marivaux, Le Paysan parvenu, op. cit., p. 96 : « son ton, disaient encore plus que ses paroles, ou du moins, ajoutaient beaucoup au sens naturel de ses termes. »

xvii .

Marivaux, La Vie de Marianne [1781], op. cit., p. 96. Nous soulignons.

xviii .

Dictionnaire de l’Académie Françoise, op. cit., http://artflx.uchicago.edu/cgi-bin/dicos/pubdico1look.pl?strippedhw=amiti%C3%A9, consulté le 18/02/2016, « Amitié. s.f. Affection mutuelle, reciproque entre deux personnes à peu prés d'égale condition. Ils sont dans une grande amitié.

Il se dit aussi quelquefois, quoyque l'affection ne soit pas reciproque. Il n'a jamais eu d'amitié pour moy qui en ay eu tant pour luy. En l'un & en l'autre sens, il se dit quelquefois de l'affection que des personnes ont pour d'autres personnes d'une condition inégale. Le Prince m'honore de son amitié. il a beaucoup d'amitié pour ses domestiques. ces valets ont peu d'amitié pour leurs maistres ».

xix .

Dictionnaire de l’Académie Françoise, op. cit., http://portail.atilf.fr/cgi-bin/getobject_?p.14:28./var/artfla/dicos/ACA..., consulté le 15/02/2016.

xx .

Jean-Marc Sarale, « Potentialités dialogiques du déterminant possessif », Langue française, 2009, n° 163, p. 3. Consulté en ligne, http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=LF_163_0041, le 19/07/2016.

xxi .

Jean-Claude Anscombre, « Morphologie et représentation événementielle : le cas des noms de sentiment et d’attitude », Langue française, n°105, 1995, p. 40. Consulté en ligne sur http:/www.persee.fr, le 20/0772016. On peut lire aussi p. 42-43 : « Les sentiments seraient internes aux individus, et proches en ce sens de propriétés. Mais il peut se faire qu’un sentiment ait une manifestation externe, et donne en quelque sorte naissance à une attitude. Et les attitudes, dans la mesure où elles sont voulues ou en tout cas conscientes, sont plus proches des actions que des propriétés. » Pour le vérifier, on peut utiliser le test proposé par Antoinette Balibar-Mrabti. Les noms de sentiments peuvent se construire avec « éprouver ». Effectivement, on peut dire « éprouver de l’amour, de la tendresse, de l’amitié. » Mais on dira plutôt « manifester sa bonté », qui correspond à une manifestation extérieure du sentiment, ce que Jean-Claude Anscombre appelle « attitude ». Voir Balibar-Mrabti Antoinette, « Une étude de la combinatoire des noms de sentiment dans une grammaire locale », Langue française, n°105, 1995, p. 88, consulté en ligne sur http://persee.fr, le 20/07/2016.

xxii .

Marivaux, La Vie de Marianne [1781], op. cit., p. 175-176. Nous soulignons.

xxiii .

On retrouve cette idée dans les définitions du Dictionnaire de l’Académie Française, op. cit., http://portail.atilf.fr/cgi-bin/dico1look.pl?strippedhw=tendre&headword=&docyear=ALL&dicoid=ALL&articletype=1, consulté le 5/52016. « Tendre, signifie aussi fig. Sensible à l'amitié, à la compassion, & plus particulierement à l'amour », « Tendresse, se prend quelquefois pour La passion mesme de l'amour. Il a beaucoup de tendresse pour elle, elle a le coeur plein de tendresse pour luy. »

xxiv .

« Le palier français-classique est caractérisé par la régularisation du système taxiématique et l’émondement du vocabulaire […] Malheureusement, Voltaire et ses caudataires, bien souvent en désaccord avec les philosophes et les grammairiens tels que Dumarsais, Beauzée, Condillac, Olivet, le président des brosses, ont au habile, pour continuer l’œuvre des émondeurs du printemps d’empêcher en été aucune feuille de repousser sur l’arbre. » Jacques Damourette et Edouard Pichon, Des mots à la pensée, Essai de Grammaire de la Langue Française, t. 1, p. 44, éd. 1930-1933, J.-L. d’Artrey, 1927.

xxv .

Le titre de son ouvrage parle de lui-même, Henri Meschonnic, De la Langue française, essai sur une clarté obscure, Hachette, 1997, France.

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