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Le Carnet, nouvelle

Jean-Marc Quaranta
François Heusbourg

Marathon de l’écriture, avril 2014

Le texte qui suit a été réalisé par une vingtaine de contributeurs bénévoles accompagnés par François Heusbourg, écrivain, poète et directeur des éditions Unes.

Cette manifestation s’est déroulée les 4 et 5 avril 2014 dans le hall de la Faculté des Arts, Lettres, Langues et Sciences Humaines de l’université d’Aix-Marseille et au local de l’association « Viens attendre à Marseille », gare Saint-Charles, à l’occasion des 20 ans du Diplôme Universitaire de « Formateur en ateliers d’écriture ».

Le but de ce marathon était de relever le défi d’une écriture collective en temps limité en s’appuyant sur l’apport de la génétique des textes, dans le but de mener une expérience pour la recherche en création littéraire. Le travail été réalisé en ligne grâce au logiciel Framapad. Il donnera lieu à un compte rendu d’expérience par François Heusbourg, Karine Germoni et Jean-Marc Quaranta.

Pour accéder au Framapad et suivre le film du travail d’écriture collective avec la fonction « historique dynamique » suivez ce lien.

Ce projet a été soutenu par le CIELAM, la Faculté des Lettres de l’université d’Aix-Marseille, le Conseil Général des Bouches du Rhône, la Communauté du Pays d’Aix, La Région PACA, la DRAC et la Bibliothèque Universitaire du site Schuman de l’université d’Aix-Marseille, à Aix-en-Provence.

Un grand merci à François Heusbourg, à Stéphane Lojkine qui a soutenu ce projet dès son origine et à Absa D’Agaro qui a beaucoup œuvré pour sa réalisation pratique.

Jean-Marc Quaranta

Le carnet

Il était là, hésitant. Il tourna la poignée, poussa la porte. Resta figé dans l’embrasure, sa sacoche barrant son torse, le regard errant dans cette pièce, ce lieu qu’il ne connaissait pas mais qui avait abrité son « père » pendant ces trente dernières années. Jusqu’à sa mort.

Il était mort, il ne réalisait toujours pas. Il finit par faire un pas dans cette petite maison, se dirigea vers la fenêtre, l’ouvrit, s’appuya sur la balustrade et alluma une cigarette. Le coup de fil du notaire lui revint en mémoire. Ca avait commencé comme cela: avec un coup de fil de notaire. « Votre père est décédé. »

Son père ? Il ne savait même pas comment il devait réagir. Ce n’était pas tant la mort de son père qu’il lui était difficile d’accepter que le fait qu’avec elle s’envolaient ses chances d’avoir des réponses à ses questions. « Votre père est décédé… » décédé, des mots absurdes, des mots de paperasse qui ne signifiaient rien.

Il écrasa un ultime mégot sur la rambarde, se retourna face à cette pièce où avait vécu son père. Cet inconnu. S’accrochant aux moindres recoins, faisant attention à chaque meuble, leur position, la lumière du soleil qui s’y reflétait. Inconsciemment il cherchait des traces de sa mère, de lui enfant, des souvenirs ou des indices. Mais rien. Pas une seule petite photo, mot ou dessin... Il se dirigea vers une pièce qui avait du être la chambre. Un lit simple, une commode menue, un cendrier déjà vidé, une table de chevet rudimentaire et dessus un cadre photo. Ils étaient là, ses parents et lui, à l’occasion de son troisième anniversaire. A cet instant la mort de son père devint réelle. Revêtit tout son sens et son absurdité. Il ne le reverrait plus.

Alexandre se mit à fouiller la chambre sans rien y trouver de spécial, hormis un petit carnet brun, à l’abri, dans le tiroir de la table de nuit. L’année 1984, celle de la disparition de son père, était inscrite sur la couverture.

Il l’ouvrit, et le feuilleta rapidement.

28 avril. Je n’étais pas revenu depuis tant d’années. Tout me paraît si familier. C’est comme si le temps s’était figé. Je retrouve les mêmes odeurs, la même lumière. Je ne me sens pas étranger, comme si le temps s’était arrêté au moment où j’étais parti vivre à Marseille. Je retrouve les odeurs de mon enfance, l’architecture, les statues, les fontaines... cette ville m’a attendu sans changer.

Des bribes de souvenirs, ceux de son père, cet homme qui les avait quittés. Il reprit alors un peu nerveusement le carnet à son début et commença à lire toutes ces pages noircies, captivé par cette vie qu’il ignorait.

 

17 avril. Je viens d’acheter ce carnet. Assis à la terrasse des « Deux Garçons ». J’attends. Quel sera l’accueil de Madelaine ? Je ne l’ai pas vue depuis si longtemps. Madelaine. Comprendra-t-elle? Je suis parti ce matin, j’ai fermé la porte derrière moi, laissant ma femme et mon fils. J’ai quitté Marseille. Pour toujours, je ne sais pas. Comme étranger dans ma propre famille. Un inconnu. Si mal, si peu à ma place. Je suffoque, j’ai besoin de partir.

Alexandre rentra chez lui aussi vite que possible. Il avait besoin de voir sa femme et son fils, de s’assurer qu’ils étaient encore là. Son père ne l’avait pas oublié. Mais une question lui revenait sans cesse à l’esprit : qui était donc cette Madelaine ?

20 avril - J’ai déambulé toute la journée dans les rues d’Aix pour essayer de mettre de l’ordre dans mes idées. Sur un banc, j’ai regardé les passants. J’aime m’asseoir et regarder les gens. Beaucoup semblent tristes ou malheureux. C’est étrange. Je ne me sens ni triste ni malheureux. Ou pas comme ça.

Au hasard des rues, je suis retombé sur la petite boulangerie de mon enfance. C’est là qu’avec mes frères on s’achetait une brioche quand on avait fait fini de jouer. L’enfance passe trop vite. Cette époque où on ne se soucie pas du lendemain. Où les problèmes se règlent comme d’eux-mêmes.

25 avril – C’est décidé, ce soir je retourne à la maison, je rentre chez moi. Retrouver Julie et mon petit Alexandre.

Alexandre rentra chez lui. Sur la route, il avait eu tout le temps de penser: cette Madelaine devait savoir pourquoi son père était parti. Il décida de la retrouver. Il en parla à sa femme qui l’écouta sans dire un mot, l’attira vers elle et l’embrassa. Alexandre dormit mal cette nuit-là.

27 avril – Ce matin je suis resté au lit, je n’en suis pas sorti, pas la force, pas l’envie.

Le lendemain, Alexandre accompagna son fils à l’école. Sur le chemin, il lui expliqua qu’il devait s’absenter un ou deux jours. Pour son travail. Devant le portail de l’école, il le regarda s’éloigner. Le petit se retourna, lui sourit en lui faisant un signe de la main.

Alexandre retourna à sa voiture et prit la direction d’Aix-en-Provence.

 

29 avril - Madelaine est partie travailler. Je suis seul. Le silence de la maison m’apaise, même si j’ai peur encore. Peur de me tromper. Même si tout ça est plus fort que moi. Partir. Je devais partir.

« Madelaine, qui est cette Madelaine ? Il nous aurait quittés sans rien dire, pour une femme… ? »

30 avril - Il pleut. Mal dormi cette nuit. Madelaine est à l’école. Elle a choisi d’être enseignante. Beau métier. Cruel aussi. Tous les jours elle serait entourée d’enfants, ceux des autres, et chaque année elle en changerait. Une grande famille à heures fixes, pendant un an.

1er mai – La chambre que j’occupe est à côté de celle de Madelaine. La cloison est mince et je l’entends le soir se déshabiller, se glisser dans les draps. Ou bien j’imagine tout ça. J’essaie de m’occuper l’esprit, trouver un sommeil qui ne vient pas. Trop de ruminations. Alexandre.

Il s’était fixé deux jours, deux jours pour obtenir les réponses aux questions qui le hantaient depuis trente ans. Deux jours pour régler trente ans de non-dits. Il avait su vivre sans père, on s’y habitue, on fait avec. Mais dormir, vous ne pouvez pas, ça ronge, surtout le repos.

Il était en centre ville, sur le Cours Mirabeau, il cherchait à reconnaître un lieu qui pourrait ressembler à ce que son père décrivait dans son carnet.

Il était désorienté, ne savait pas où aller, ne comprenait pas cette ville. Trente minutes en bus de Marseille, déjà un autre monde. Il fallait qu’il retrouve cette Madelaine, qu’elle lui explique, mais par quel chemin la trouver. Il finit par échouer sur la place de la mairie. Une place de plus avec une fontaine de plus. Malgré tout il continua à marcher jusqu’à trouver une façade qui corresponde à la maison de Madelaine décrite dans le carnet : une porte aussi vieille que la vie de cette femme, brûlée par le soleil, à l’angle de la place et de la rue Boulegon, entre une papeterie et un magasin de vêtements. Il sonna, on lui ouvrit, un homme, pas Madelaine. Il demanda si la vieille dame était là, l’homme lui dit qu’elle ne vivait plus ici, mais il se souvenait très bien d’elle. Elle lui avait vendu la maison cinq ans plus tôt mais sans laisser une quelconque adresse pour faire suivre le courrier ou envoyer un orphelin en quête d’histoire paternelle. Le nouveau propriétaire ne pouvait rien pour Alexandre.

Il se détourna de cette maison comme son père avait dû le faire des années auparavant.

3 mai – Pas bien dormi cette nuit. Encore.

4 mai – J’ai le coeur meurtri. Aujourd’hui j’ai aperçu mon fils se rendant à l’aire de jeu où je l’ai moi même si souvent emmené. Il souriait.

Ce soir Madelaine, toujours aussi douce et attentionnée a longuement discuté avec moi, mais je reste sourd à ce qu’elle me dit, bien qu’elle ait raison.

Retrouver la trace de Madelaine. L’annuaire ou le moteur de recherche ne se contentent pas du seul prénom. L’école ? Madelaine devait être retraitée depuis plusieurs années déjà. Alexandre avait-il un autre choix que celui de prendre le chemin de l’école mentionnée dans le carnet de son père, école primaire Sainte-Catherine de Sienne.

Il la trouva sans peine, à deux pas de la maison où vivait Madelaine il y a trente ans. Passée la porte d’entrée de l’école, le concierge lui demanda d’un ton peu amène ce qu’il voulait. Il était 17:30 tout le monde avait vidé les lieux. Alexandre n’en obtiendrait rien. Profitant d’un moment d’inadvertance du gardien occupé à répondre à un appel téléphonique, il pénétra, bien décidé cette fois à retrouver la trace de Madelaine. Il déambula pendant de longues minutes dans un dédale de couloirs déserts qui ne menait nulle part.

6 mai - Comme hier, je suis allé l’attendre à la sortie de l’école. Comme hier, j’ai pris soin de me cacher. La cloche a enfin sonné, les enfants sortent, quelques un courent tout excités vers leurs parents, d’autres suivent, ralentis par le poids des cartables. Et enfin je le vois, lui, mon petit Alexandre, avec l’air inquiet qui est le sien quand il n’obtient pas  les réponses à ses questions. Il s’éloigne. Je le suis du regard aussi longtemps que je peux.

Comme dans un songe, Alexandre se trouva face à une salle de classe. Une femme nettoyait le sol. Elle leva les yeux et lui sourit.

« Bonjour, Madame. Je cherche à retrouver Madelaine. » La femme semblait un peu surprise. « Elle a été mon institutrice il y a une trentaine d’années. » Alexandre espérait qu’elle croirait ce mensonge. « Ah ! Madelaine ! » L’évocation de ce prénom illumina son visage. Avec un sourire songeur, elle lui expliqua que Madelaine avait pris sa retraite il y a six ans. Elle vivait aujourd’hui du côté du Jas de Bouffan. Elle ne l’avait pas vue depuis un moment mais qu’il l’attende un instant : elle allait lui noter son adresse.

Une fois dans la rue, Alexandre, soulagé, huma l’air profondément : Il tenait, serré dans la poche de son veston, la promesse d’une réponse.

7 mai – J’aimerais pouvoir courir après lui et lui dire que mon départ n’est que temporaire, que je finirais par revenir. Que j’ai juste besoin de réfléchir, de faire le vide. Mais je n’ai pas pu, je n’ai pas pu.

Alexandre regagna sa chambre d’hôtel. La journée avait été rude et éprouvante, il avait eu le sentiment étrange d’avoir glissé dans la peau d’un détective, de ceux que l’on retrouve dans les films ou les bouquins d’Edgar Poe. Il se laissa tomber sur le lit exténué par tout ce qui s’était déroulé depuis le fameux coup de téléphone du notaire.

« Votre père est décédé », ça résonnait encore.

Enfant, il avait tant adulé son père, avant de le détester, pour finalement y être indifférent. Il ne savait plus, après avoir lu le carnet ce n’était ni haine ni indifférence, c’était un tout autre sentiment, dont il ignorait le sens.

En découvrant le carnet il avait eu peur de ce qu’il pourrait découvrir sur cet inconnu qui était son père. Désormais, il l’avait toujours sur lui.

Il était allongé sur le lit, une cigarette entre les lèvres, relisant entièrement ce carnet qu’il pourrait bientôt réciter par cœur. Il fallait qu’il rencontre cette femme, il irait le lendemain, il s’approchait de son but, et finalement il hésitait, devait-il y aller ? Il ne savait plus, de nouveau la peur l’envahissait. Il allait finalement obtenir les réponses aux questions qui le hantaient depuis tant d’années. Vivre avec des questions était peut-être plus simple que de vivre avec des réponses. Des réponses qui ne lui conviendraient pas, peut-être cette femme lui confirmerait-il que son père les avait quitté pour venir vivre avec elle. Ou peut-être y avait-il quelque secret qu’il ignorait et dont elle était la clef.

8 mai – Madelaine est partie au travail. Je suis encore tout seul dans cette ville, à déambuler parmi les gens. Aujourd’hui encore, je pense retourner le voir. Peut-être que cette fois-ci je trouverai le courage de lui parler. De lui expliquer pourquoi je suis parti, pourquoi je ne reviendrai pas.

10 mai – J’ai emprunté la voiture de Madelaine pour descendre à Marseille. Je me suis garé tout près de l’école d’Alexandre et je l’ai regardé de loin.

Je vois sa mère venir le chercher, je me cache.

12 mai – Envie de rien, envie de vomir, envie de partir de chez Madelaine... aller où ?

Alexandre arriva devant le pavillon. Ses mains étaient moites et tremblaient: il hésitait à franchir le seuil du portail. Il resta là immobile un long moment à observer les fenêtres de la maison. Tout avait l’air calme. Aucun mouvement. Et si Madelaine n’était pas chez elle? Soudain il se décida. Il fallait lui parler. Elle devait sûrement pouvoir l’aider à comprendre. Il se dirigea vers la porte d’un pas décidé et frappa deux fois. Rien. Il cogna encore. Une voix claire lui parvint de l’intérieur. "Oui, j’arrive!" Une femme âgée apparut dans l’embrasure. Elle portait une robe dont les couleurs vives contrastaient avec ses cheveux blancs relevés en chignon. Alexandre reconnut cette même douceur et les grands yeux bleu pâle qu’il avait observés sur la photo trouvée entre les pages du carnet. Elle le regarda avec curiosité de la tête aux pieds.

— Votre visage m’est familier.

— Je suis le fils d’André.

Elle l’invita à rentrer. Ils discutèrent un long moment.

16 mai, le matin – C’est la dernière fois que je le vois. Je partirai demain. Madelaine ne le sait pas encore je lui dirai ce soir. Elle ne dira rien, elle me laissera faire mais n’en pensera pas moins. Il est là, je l’aperçois au loin. Je le laisse derrière moi, mais je ne peux plus. Je ne me retourne pas, j’ai peur de flancher, il ne le faut pas, ma décision est prise, et je n’y reviendrai pas.

Alexandre avait toujours fait semblant... Il avait laissé croire à sa mère que ça allait, qu’il était fort et que son père ne lui manquait pas. Mais ce n’était qu’une pure illusion. Au fond, il avait toujours eu de la haine envers lui car il avait délaissé sa mère. Il se devait d’être fort. Pour elle il était devenu l’homme de la maison. Pour elle il se devait d’être là. Pendant longtemps il l’avait, oui, haï avant de laisser place à un semblant d’indifférence. Le silence sourd et pesant de sa mère était épuisant. L’idée de son père au fil du temps, s’éloignait. Durant des années, la seule explication qu’il avait pu obtenir était : "Ton père est parti ? Alexandre, il ne reviendra pas." Son absence lui avait toujours pesé, mais il le cachait bien aux autres, autant qu’à lui-même sans doute.

Alexandre se promena longuement dans les rues d’Aix pour se remettre de sa rencontre avec Madelaine. Elle ne lui avait rien appris, rien de plus que les mots écrits dans le carnet et maintenant gravés dans son esprit. Ces mots qui ne le quitteront plus, désormais ancrés quelque part en lui.

Il pensa à son fils, ce fils qu’il avait laissé derrière lui avec la terrible impression de l’avoir abandonné, tout comme son propre père l’avait fait trente ans plus tôt. Il ne s’était pourtant absenté que deux jours. Il se sentait coupable. Serait-il devenu comme son père alors qu’il était incapable d’accepter ou bien de comprendre la plupart de ses actes ? Il avait suivi ses pas, il s’était plongé dans ses pensées... Le mystère est qu’il n’y a pas de mystère, Madelaine n’avait pas de réponse, pas plus que sa mère ou que lui-même. Il n’y avait que des actes. Il n’obtiendrait pas de réponse, il n’y avait pas de réponse.

Peut-être aimait-il finalement sa vie, sa monotonie, son quotidien.

Il était là, face à la porte, il appuya sur la poignée, il poussa la porte. Il était droit dans l’embrasure, sa sacoche barrant son torse et son sac de voyage posé à ses pieds.

16 mai - Le printemps s’est installé. L’air a changé, la lumière aussi, plus belle, plus pure. Les jours sont plus longs. Nous avons dîné sur la terrasse, ce soir. Le dîner était doux. Nous n’avons pas beaucoup parlé. Madelaine a compris que je vais m’en aller. Je sais qu’elle ne m’approuve pas. Je me déteste encore parfois moi-même de ce que j’ai fais.

Alexandre entendit son fils dévaler l’escalier. « Maman ! Maman ! Papa est rentré. »

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