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La marche à la norme. Le concept de norme dans la représentation contemporaine de la Préhistoire

Pascal Semonsut

« Transgresser : passer par-dessus (un ordre, une obligation, une loi). Contrevenir (à), désobéir (à), enfreindre, violer ». Cette définition, que l’on peut lire dans Le Petit Robert, en appelle alors une seconde : qu’est-ce qu’une loi ? Pour ces mêmes auteurs, il s’agit d’une « règle impérative exprimant un idéal, une norme, une éthique ». Transgresser peut alors être considéré comme une atteinte à la norme et le transgresseur un individu littéralement hors norme. Transgression et norme constituent l’avers et le revers de la même pièce, celle que se joue l’humanité depuis ses premiers balbutiements. Mais, dans le système complexe de nos représentations, où se situe la norme ? et donc, où se situe la transgression ? N’étant pas disciple de Socrate, nous ne nous attarderons pas plus longtemps en terres philosophiques et gagnerons des rivages plus connus, ceux de Clio, prenant comme exemple à l’appui de notre démonstration la représentation contemporaine de la Préhistoire.

Le préhistorien Jean Chavaillon, citant Platon et les quatre âges de l’humanité, s’attarde sur l’âge d’or, « l’époque de la sérénité » d’un « paradis [où] s’épanouissent l’abondance, le bonheur, la liberté » pour faire la confession suivante : « l’esprit libre, et fort de cette utopie, je situerais volontiers l’âge d’or au début de la Préhistoire : au Paléolithique ancien » lorsque « notre ancêtre, j’en reste persuadé, était de tempérament pacifique ». On ne s’en étonnera pas : l’ouvrage duquel ces lignes sont extraites s’intitule L’Âge d’or de l’humanité. Chroniques du Paléolithique1. Cinquante ans auparavant Henri-Jacques Proumen propose une vision bien différente de la Préhistoire, une époque où « la haine a pris racine au terreau de l’amour », où « le progrès est né dans l’art de tuer mieux ». Son recueil de Poèmes sur les temps préhistoriques porte le titre évocateur d’Aubes cruelles2. Alors, où situer la norme ? où placer le curseur de la transgression dans l’idée que nous nous faisons des premiers âges de l’humanité ? Dans la représentation de la Préhistoire, qu’est-ce qui fait transgression : la haine ou l’amour du prochain ? le crime ou la paix ? Pour répondre à cette question, nous nous attacherons à la description des rapports sociaux tels qu’ils sont dépeints dans l’enseignement (les manuels scolaires) et la fiction (romans, bandes dessinées et films) du second XXe siècle français.

Assurer « son autorité par l’argument simple de la massue »3

La Préhistoire des manuels et de la fiction n’est pas un âge d’insouciance, encore moins d’anarchie. Dès les débuts de l’humanité, celle-ci est dépeinte comme fortement encadrée. La vie du groupe obéit à des normes bien établies ; chaque individu se voit attribuer une place bien précise pour un rôle bien déterminé. Ainsi, le chef est une figure incontournable dans la représentation de la Préhistoire, didactique comme fictionnelle. L’image qu’en donne la fiction n’est pourtant guère flatteuse.

Il est frappant de constater qu’à chaque décennie, exceptée l’avant-dernière du siècle, le chef est présenté comme un homme mauvais. La Préhistoire, qui ne peut avoir existé sans ordre, s’est déroulée sous un ordre funeste. Autrement dit, le chef est indispensable, mais pour le malheur des hommes. Voilà un bien curieux postulat. Parce qu’il s’agit bien d’un postulat, aucune preuve archéologique, ni même issue du comparatisme ethnographique, ne pouvant l’attester. L’image du chef se serait-elle dégradée par rapport au siècle précédent ? Vraisemblablement. Marc Guillaumie, dans sa thèse sur les premiers romans préhistoriques français, en tire effectivement une description somme toute flatteuse : s’il est « le guerrier le plus redoutable […] il est surtout la personne dont tous ont appris, parfois à leurs dépens, à respecter l’intelligence politique, la force physique ou morale et l’astuce » ; « habile gestionnaire du présent », il fait preuve d’« astuce politique » et d’un « réel sentiment de responsabilité »4. La Préhistoire des romans d’avant la Grande Guerre est bien éloignée de celle proposée dans la seconde moitié du siècle. Au chef, peut-être dur, mais sage du XIXe siècle, succède le tyran des derniers feux du millénaire. Peut-être faut-il voir dans ce basculement la marque d’un discrédit touchant les élites de la nation accusées d’avoir voulu, sinon de n’avoir pu empêcher, les deux déflagrations de 1914-1918 et 1939-1945, ainsi que les guerres coloniales ?

Quoi qu’il en soit, le sort fait au chef ne souffre aucune ambiguïté : les défauts, voire les vices, dont l’affublent la littérature et la bande dessinée de toute la seconde moitié du XXe siècle sont légion. Déjà, Rosny Aîné décrit le chef Kzahm, dans Helgvor du fleuve bleu, comme un être «  odieux pour sa rudesse, sa férocité [qui] exigeait continuellement des sacrifices et [...] regardait couler le sang avec une gravité joyeuse »5. Jack London dépeint Œil-Rouge sous les traits d’un « véritable monstre sous tous les rapports [qui] foulait au pied toutes nos coutumes, mais [qui] nous inspirait une telle frayeur que nous n’osions nous entendre collectivement pour lui infliger un châtiment »6.

Sous le crayon de Chéret, le père du héros préhistorique le plus connu du 9ème Art, Rahan, comme sous la plume de Rosny et ses héritiers, le chef est un être brutal, sanguinaire, dépourvu de toute pitié. Étranger à tout sentiment de culpabilité, le meurtre est, pour lui, un instrument ordinaire de commandement. Il n’a qu’un seul objectif : se maintenir au pouvoir, quoi qu’il en coûte. Tout obstacle dressé sur sa route est impitoyablement écrasé. Écrasé au sens propre, car le chef est pratiquement toujours peint sous les traits d’un géant doté d’une force colossale. Dans cette Préhistoire de roman, la force dicte le droit et le coup de massue promulgue la loi. Les temps premiers sont en littérature, comme en BD et au cinéma, étrangers à toute forme, même primitive, de démocratie. Aucun choix discuté, débattu, ne préside à l’élévation d’un des membres de la tribu au poste de chef. Il n’y arrive et ne s’y maintient que par la puissance de ses bras, son absence totale de scrupules et sa détermination farouche.

La Préhistoire n’est pas seulement le règne de la hiérarchie, d’une hiérarchie funeste, c’est également celui de la ségrégation, notamment sexuelle. Et nous nous trouvons là face à une autre norme, un autre type de violence : celle faite aux femmes.

Femmes soumises, femmes objets

Si l’école ne se prononce pas sur le sujet de la soumission féminine, la fiction est beaucoup plus loquace. La femme est présentée comme soumise à l’homme par une très forte majorité d’œuvres jusqu’aux années 1980 incluses. Qu’il faille attendre les années 1990 pour assister à la mise en minorité des oeuvres phallocratiques en dit long sur les résistances que rencontrent les défenseurs de la cause des femmes. Très révélateur à cet égard est le nombre de romans dans lesquels le chef est une femme. D’après nos connaissances, seuls quatre romans, dont deux pour les seules années 1990, osent lui donner le bâton de commandement. Réha du talisman du soleil, I-Ka-eh des Chasseurs de rennes à Solutré, Cro-Dragon de La classe de 6ème et la tribu des Cro-Magnon et La déesse mère7 ne sont pas des exceptions, elles sont des anomalies. Dans cette Préhistoire de fiction, il est inconcevable qu’une femme commande. Pour Marc Guillaumie, l’« incompatibilité […] entre la qualité de femme et le rôle de héros [vient de ce que] leurs deux statuts sont symétriques, c’est-à-dire semblables mais opposés, les deux figures [transcendant] pareillement l’ordre humain de l’évolution, mais l’un le [faisant] sur le mode individuel et actif, l’autre de façon passive et collective »8. Ainsi, la femme ne pourrait pas être l’héroïne, car il y aurait « incompatibilité » entre les deux rôles. Par extension, on pourrait, suivant le raisonnement de Marc Guillaumie, en dire tout autant du chef. En fait, il nous semble plus juste de voir dans cet ostracisme dont est victime le beau sexe un effet de la misogynie ambiante. Et si, de l’avis de Claudine Cohen, « l’idée court, depuis le 19e siècle, qu’il exista jadis une époque où l’empire des femmes fut entier »9, on ne la voit guère courir dans les pages des romans de la seconde moitié du XXe siècle. La société préhistorique dépeinte par la littérature est, sans l’ombre d’un doute, patriarcale. Le gibier et le pouvoir appartiennent aux mâles. Un gibier qui prend bien souvent les traits du sexe faible.

Déjà, John Lubbock, l’inventeur des termes Paléolithique et Néolithique, écrit en 1873 dans Les origines de la civilisation : « quand dans [leurs] expéditions, [les hommes] découvrent une femme sans protecteur, leur manière de faire est loin d’être douce. Ils l’étourdissent d’abord par un coup de dowak […]. Dès qu’elle a retrouvé ses sens, ils la forcent à les accompagner »10. Le rapt des femmes, s’il n’est donc pas une nouveauté du XXe siècle, y occupe une place importante dans la fiction. L’histoire de sa présence y est paradoxale. Ce thème subit un déclin inexorable des années 1940 jusqu’aux années 1970. Pourtant, c’est à cette période, à lire Mariette Sineau dans L’histoire des femmes, que le « chef de famille, le mari [exerce] des pouvoirs considérables sur la personne et les biens de sa femme »11. Alors qu’elle est légalement soumise à son père, puis à son mari, les œuvres osant évoquer ce qui marque le plus son infériorité se font de plus en plus rares. À l’inverse, bien que la seconde moitié des années 1970 et les années 1980 voient « le principe d’égalité [aller] au bout de sa logique, dans le droit des personnes comme dans le droit des biens » et même si « la “loi du père” a donc vécu »12, on assiste, dans les deux dernières décennies du millénaire, à un véritable renouveau de ce thème. Ce renouveau lui permet même d’atteindre son niveau record dans les années 1990. La représentation de la Préhistoire paraît suivre, dans ce cas, une évolution inverse à celle de la société : à l’époque de la soumission, elle semble ne pas vouloir ajouter à la dureté de la réalité la dureté de la fiction. En revanche, à celle de l’émancipation et de l’égalité par la loi, elle donne l’impression de regretter le “bon vieux temps” où l’homme dominait la femme. À une réaction de pitié succèderait le vieux réflexe machiste.

Avec des relations internes au groupe marquées par le caporalisme et le machisme, la Préhistoire, des manuels comme des romans, apparaît comme une époque au conservatisme des plus sévères. L’obéissance au chef et la hiérarchie des sexes en constituent les repères normaux/normés pour le malheur du groupe en général, et de la femme en particulier. Le tableau ainsi dressé des premiers âges de l’humanité est bien sombre. Les couleurs utilisées pour peindre les relations entre groupes sont-elles plus pastel ?

Le sang de Caïn dans les veines de Cro-Magnon

Il est bien des façons de mourir dans cette Préhistoire enseignée et racontée, et la mort offre de multiples visages aux préhistoriques. Cependant, au-delà de l’extrême variété des causes de mortalité, ce qui frappe c’est leur dureté : la mort n’est ni douce, ni sereine dans cette Préhistoire de fiction. Elle survient toujours avant le terme normal de l’existence. Mourir de vieillesse passerait-il pour une incongruité aux yeux des lecteurs et spectateurs, cela ne ferait-il pas vrai ?

En revanche, le meurtre fait vrai. Il correspond parfaitement à l’image de violence qui colle à la Préhistoire. Comme l’explique Philippe Dagen, dans une étude sur les Images et légendes de la Préhistoire, « qu’en l’homme [...] s’incarnent jusqu’au meurtre la force et la sauvagerie, d’innombrables œuvres le répètent si souvent que cet entêtement intrigue. L’histoire de l’humanité qui se constitue et se diffuse à travers ces représentations se place sous le signe du crime de façon si délibérée que l’on ne peut douter que Caïn s’est substitué à Adam dans le rôle du fondateur de l’espèce »13. Le meurtre est la première cause de mortalité dans cette Préhistoire de littérature, de bande dessinée et de cinéma. L’Homme ne naît pas bon, contrairement à la célèbre affirmation de Rousseau. Bien au contraire, dès la naissance de l’humanité, le meurtre est présent : en ces temps reculés, le pire ennemi de l’Homme, c’est bien l’Homme. Cette violence homicide s’avance crûment, notamment dans la bande dessinée. Certes, Lécureux comme Aidans, les créateurs de Rahan et Tounga, ne tombent pas sous le coup de la loi sur les publications destinées à la jeunesse du 16 juillet 1949 qui stipule, dans son article deux, que ces publications « ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, […] présentant sous un jour favorable […] tous actes qualifiés de crimes ou délits »14, pourtant ils les dépeignent tous deux avec complaisance. Si Rahan se refuse à ôter la vie à « ceux-qui-marchent-debout », cette profession de foi est loin d’être partagée en ces « temps farouches » par nombre de tribus qu’il côtoie. Quant à Tounga, il est un homme violent, emporté et qui, à l’image de ses congénères, n’échappe pas à ses pulsions homicides.

Le sang de Caïn coule tout autant dans les veines des personnages de romans, comme « Naan [qui], profitant d’un instant propice, à toute volée frappa de sa massue, la tête aux cheveux noirs. Les os craquèrent et le crâne enfoncé comme une coquille brisée laissa s’épancher du sang mêlé de matière cérébrale »15 ou ce chef de horde qui « soulève la branche mais, au lieu de la briser sur son genou pour faire du bruit, [...] en fracasse le crâne de son vis-à-vis d’un coup précis »16. On ne peut qu’être frappé de la violence avec laquelle s’exprime cette fureur homicide, y compris dans des ouvrages à priori destinés à la jeunesse : le sang coule à flots, les os craquent, les têtes explosent.

Cette haine, génératrice de meurtres lorsqu’elle demeure au niveau de l’individu, peut embraser le groupe tout entier et c’est la guerre.

Sur Le sentier de la guerre17

Luc Vallin, dans sa contribution à L’homme préhistorique. Images et imaginaire, observe que « parmi les interrogations fondamentales que se pose l’homme, figure la question de sa nature psychique et particulièrement de son aptitude à la vie sociale », question qu’il formule ainsi : « la violence est-elle innée (et récurrente) chez l’homme, est-elle un produit social ou encore est-elle un produit combiné de l’hérédité et de l’acquis18 ? ». À lire romans et manuels, à voir les films de cinéma, la réponse à cette question est sans équivoque : pour près de huit œuvres sur dix en moyenne, la violence est innée chez l’Homme et l’hostilité règne en maître. Même si cette proportion diminue régulièrement tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, elle demeure à un niveau très élevé. Pour l’école comme pour la fiction, c’est bien avant tout l’agressivité qui règle les rapports humains à l’aube de l’humanité. L’image de cette agressivité, cette « violence fondatrice »19 comme l’appelle Paul Ricoeur, imprègne notre imaginaire collectif à tel point qu’elle constitue l’un des préjugés les plus vivaces sur cette période. La Préhistoire, fictionnelle comme didactique, est avant tout un monde hostile, un monde d’inimitié, un monde de « sauvages ». Il est étonnant, et peut-être même inquiétant, de constater que, pour les auteurs de manuels scolaires comme de romans, l’ordre qui règne déjà aux temps premiers ne constitue pas un antidote à la violence originelle.

Cette violence prend les formes les plus diverses, mais la guerre est de loin la forme de violence préhistorique la plus courante pour la fiction et l’école. Ainsi, la Préhistoire, telle que la dépeint H.-J. Proumen en 1942, est envahie par des cris, ceux des guerriers :

Les cris ont déchiré, depuis l’aube naissante,

La paix du val herbu, le silence du roc,

Guerriers contre guerriers, ils ont, dans un grand choc,

De leur sève rougi la rivière et la sente20.

Plus de cinquante ans après, Jean-Marie Laclavetine plaint amèrement son héros de Demain la veille qui

avait connu trop de guerres, trop de massacres inutiles, trop de cadavres pantelants jetés sur l’herbe du campement avec des glapissements de joie féroce. […] On avait achevé des blessés, coupé des enfants en morceaux, dépecé des femmes, parqué des prisonniers dans des grottes insalubres, humilié des guerriers vaincus 21.

Pour la fiction, la guerre naît ainsi avec l’Homme, vision nettement plus pessimiste que celle de l’école qui la réserve au seul Néolithique. On peut ainsi lire dans un manuel d’histoire des années 1950 destiné aux élèves préparant le Certificat d’Études Primaires : « Les hommes de la pierre taillée furent écrasés par ceux de la pierre polie qui, eux-mêmes, succombèrent sous les coups des armes de bronze »22. Vingt ans plus tard, c’est le même discours servi aux collégiens : « […] les nomades faméliques des terres ingrates sont tentés de surprendre les sédentaires. Ceux-ci doivent prévoir leur défense. Aux agriculteurs et aux artisans s’ajoutent les guerriers »23.

Tous les Français devraient donc le savoir, parce que tous sont passés par l’école : la guerre, c’est le Néolithique. Pourtant, dans un sondage sur les représentations sociales de la Préhistoire datant de 1994, plus de huit sur dix d’entre eux pensent que les hommes préhistoriques se font la guerre, quelle que soit la période24. La guerre néolithique, qui semble scientifiquement démontrée, s’effacerait, dans notre imaginaire collectif, au profit de la guerre préhistorique, et cela malgré les efforts conjugués de l’école et de la science. Comment expliquer un tel hiatus ? Dans leur approche de cette question, la littérature et la bande dessinée abandonnent la nuance pour le raccourci et présentent la consubstantiation originelle de la guerre dans l’esprit humain comme une évidence. S’embarrassant moins de détails que les scientifiques, promettant à leurs lecteurs l’aventure de la violence, elles supplanteraient ainsi l’enseignement tenu à plus de rigueur.

Quand transgresser est la norme

Pour notre civilisation, toute imprégnée des préceptes judéo-chrétiens, il est une norme claire, incontournable, irréfragable : celle enseignée par La Bible et, plus précisément, Les Dix Commandements. Il en est une seconde, tout aussi forte, venue de l’Athènes de Périclès, redécouverte par les Lumières, défendue par les républicains du siècle de l’électricité et enfin portée au pinacle par le XXe siècle finissant : la démocratie. Se bien conduire est obéir à ces normes. Transgresser revient donc, au pire, à les rejeter, au mieux, à les ignorer. Or, que venons-nous de constater dans la représentation contemporaine de la Préhistoire ?

« C’est ici mon commandement : aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés »25, enseigne Jésus à ses disciples. Mais le chef de fiction, celui de Rosny, de Chéret, et de tant d’autres, lui qui assure son autorité par la violence et l’injustice, aime-t-il son prochain ? Se voit-il comme l’humble dépositaire temporaire de la souveraineté nationale ? Bien sûr que non. Sa conduite, aussi peu chrétienne que démocratique, est pourtant la norme dans cette Préhistoire de fiction.

« Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain » proclame le Neuvième Commandement et Matthieu le réaffirme : « Quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà commis dans son cœur l’adultère avec elle »26. Pourtant, la femme, celle que l’on imagine comme compagne à Cro-Magnon, est un gibier que les mâles chassent et se disputent tout au long de l’histoire de la littérature, comme celle de la bande dessinée ou du cinéma. La convoitise est la règle, le respect l’exception. L’usage, établi par l’imagination, veut que l’homme prenne femme, comme le rapace fond sur sa proie.

« Tu ne commettras pas le meurtre » est un autre Commandement totalement ignoré par les préhistoriques de papier, plus fils de Caïn que d’Adam. Le sang coule très facilement, et en toute impunité. Personne ne s’en indigne. Comme nul ne s’offusque de la place laissée à la guerre. Pourtant, Jésus n’a-t-il pas proclamé « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faîtes du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent » ; n’a-t-il pas dit à Pierre : « remets ton épée à sa place ; car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée »27 ? Prendre l’épée, ou plutôt la massue est un geste banal, voire quotidien dans la mise en scène contemporaine de la Préhistoire. Cro-Magnon, sous la plume des romanciers comme des auteurs de bande dessinée, est bien une « effrayante machine de guerre »28, comme le relève Marc Guillaumie. Ne se trouve-t-on pas alors, là encore, aux antipodes de la démocratie, elle qui ne connaît, n’accepte, ne légitime la guerre que lorsqu’elle est défensive, qui ne s’y résout que lorsque plus rien ne peut être entrepris ?

Dans la représentation de la Préhistoire, dans ce processus complexe qui mène d’une réalité à l’expression de cette réalité, à sa mise en scène, force est de constater que la norme est la transgression. Il est normal que le chef se conduise en tyran sanguinaire et les hommes envers les femmes comme envers des animaux, normal de résoudre ses problèmes avec l’autre en l’assassinant, normal de régler un désaccord avec une autre tribu par la guerre. Par réciproque, ce qui est la norme, dans nos sociétés modernes, apparaît comme transgressif. L’attitude de Rhoûm est incompréhensible pour Phôr :

 Rhoûm leva sa massue. Phôr ne détourna pas les yeux, car il savait que telle était la loi. Comme il eût, lui-même, fracassé le crâne de l’étranger, il était juste que l’étranger vainqueur lui écrasât le crâne et que le vaincu disparaisse. Mais Rhoûm n’abattit point sa massue. Il regarda avec dérision l’énorme Phôr gisant dans les herbes.

— Rhoûm va laisser la vie à Phôr, dit-il29.

La Préhistoire, telle que nous la concevons, telle que nous la représentons, est l’âge de toutes les transgressions. Ne doit-on pas y voir la volonté de ramener l’humanisation à une longue, mais inexorable, et donc rassurante marche vers la norme, l’Homme ne devenant pleinement humain qu’après s’être dépouillé de ses oripeaux de transgression pour se couvrir des dignes habits, des seuls qui le vaillent, de la norme ?

Bibliographie

Cette bibliographie, très succincte, se borne à recenser les ouvrages ayant servi à la rédaction de cet article.

Alexandre-Bidon Danièle, « L’image de l’archéologie dans le grand public à travers la science-fiction (bandes dessinées, romans, nouvelles) » dans L’Archéologie et son image, VIIIes Rencontres Internationales d’Archéologie et d’Histoire, Antibes octobre 1987, Juan-les-Pins, Éditions APDCA, 1988, p. 221-238.

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1 .

Jean Chavaillon, L’âge d’or de l’humanité. Chroniques du Paléolithique, Paris, O. Jacob, 1996, p. 9-10.

2 .

Henri-Jacques Proumen, Aubes cruelles, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1942, p. 55 et p. 63.

3 .

Jean-Marie Laclavetine, Demain la veille, Paris, Gallimard, NRF, 1995, p. 87.

4 .

Marc Guillaumie, Le roman préhistorique à partir des premiers romans préhistoriques français (1872-1914), doctorat, Littérature française, sous la dir. de Claude Filteau, Limoges, 2000, p. 228-229, p. 233.

5 .

Joseph-Henri Rosny, Helgvor du fleuve bleu, 1ère éd 1931, Romans préhistoriques, Paris, Laffont, Coll. Bouquins, 1991, p. 456.

6 .

Jack London, Avant Adam, 1ère éd dans une traduction française 1973, Paris, Phébus, 2002, p. 42 et p. 71.

7 .

Respectivement : Marcelle Manceau, Le talisman du soleil, Paris, Rageot, 1961. Adrien Cranile, Chasseurs de rennes à Solutré, Mâcon, Éditions Bourgogne/Rhône-Alpes, 1977. Hélène Kerillis, La classe de 6e et la tribu des Cro-Magnon., Paris, Hatier, Coll. Ratus poche, 1996. Cavanna, La déesse mère, Paris, Livre de poche, 1997.

8 .

Marc Guillaumie, thèse citée, p. 240.

9 .

Claudine Cohen, La femme des origines, Paris, Belin-Herscher, 2003, p. 91.

10 .

Cité dans C. Cohen, op. cit., p. 103.

11 .

Françoise Thébaud (Dir.), Le XXe siècle, t. IV de Histoire des femmes sous la direction de Georges Duby et Michelle Perrot, Paris, Plon, 1992, p. 479.

12 .

Françoise Thébaud, Ibid., p. 481et p. 482.

13 .

Dans Vénus et Caïn. Figures de la préhistoire 1830-1930, RMN/Musée d’Aquitaine, 2003, p. 33-34.

15 .

Jean-Claude Froelich, Voyage au pays de la pierre ancienne, 1ère éd 1961, Paris, Magnard jeunesse, 1996, p. 132.

16 .

Bernard Werber, Le père de nos pères, 1ère éd 1998, Paris, Livre de poche, 2000, p. 241.

17 .

Titre de l’ouvrage de Jean Guilaine, Jean Zammit, Le sentier de la guerre. Visages de la violence préhistorique, Paris, Seuil, 2001

18 .

Luc Vallin, « Agressivité et violence de l’homme préhistorique dans ses représentations modernes » in Albert et Jacqueline Ducros, L’homme préhistorique. Images et imaginaire, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 173.

19 .

Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Points Essai, 2000, p. 99.

20 .

Henri-Jacques Proumen, op. cit., p. 47.

21 .

Jean-Marie Laclavetine, , op. cit., p. 15.

22 .

Daniel-Rops, Notre histoire, préparation au CEP, Éd. Didier, 1951, p. 10.

23 .

André Bireaud, Histoire Géographie, Scodel, 1977, p.62

24 .

Ariel Cordier, Jean-Pierre Cordier, Jacqueline Eidelman, Jacqueline Peignoux, Évaluation préalable des représentations sociales sur la Préhistoire, CNRS/Paris V, DMF, 1994, p. 11.

25 .

Jean, 13, 34.

26 .

Matthieu, 5, 27-28

27 .

Matthieu, respectivement : 5, 44 ; 26, 52

28 .

M. Guillaumie, thèse citée, tome II, p. 207.

29 .

Adam Saint Moore, La marche au soleil, Fleuve Noir, 1965, p. 255.

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