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A la recherche du « Monde vrai » : vrais et faux dévots dans La Vie de Marianne

Sylviane Albertan-Coppola

Dans la préface du Doyen de Killerine, en 1735, Prévost explique que le héros du roman s’est « proposé de réunir dans l’histoire de sa famille toutes les règles de religion qui peuvent s’accorder avec les usages et les maximes du monde, pour faire connaître jusqu’à quel point un chrétien peut se livrer au monde, et à quelles bornes il doit s’arrêter »1. Le Doyen suivra les règles du christianisme, son frère Georges celles de la morale naturelle. Patrice et Rose, leurs frère et sœur, au caractère moins trempé, donneront à ces deux honnêtes hommes l’occasion d’exercer leurs principes antithétiques. C’est la même conception expérimentale de l’écriture romanesque qu’on trouve dans cet autre roman des années trente2 qu’est La Vie de Marianne. On pense en particulier à la contre-épreuve de l’histoire de Marianne que constitue le récit de Tervire en posant l’alternative avoir une mère/n’en avoir pas, afin de déterminer laquelle des deux situations expose davantage au malheur3. La confrontation même entre l’univers mondain et l’univers religieux, qui est à la base de l’expérience romanesque menée dans Le Doyen de Killerine, se retrouve dans La Vie de Marianne, à la différence près qu’elle interfère chez Marivaux avec la distinction entre le « Monde vrai » et son contraire. Non pas que soit assigné unilatéralement à l’un ou l’autre de ces deux univers (le monde et la religion) l’attribut de vérité ou de fausseté. La ligne de démarcation passe en fait à l’intérieur de chacun de ces univers pour faire ressortir la différence entre la vraie et la fausse dévotion, qu’elle se situe chez un mondain ou chez un religieux.

Telle est l’originalité de La Vie de Marianne, animée par la recherche du « Monde vrai » plus que par celle – comme disent les théologiens contemporains - de « la véritable religion ». Nous verrons qu’il existe bien dans le roman de Marivaux une satire, conforme à la tradition littéraire, des faux dévots, mais qu’en dessinant en creux une définition de la vraie dévotion, elle aboutit à un plaidoyer pour ce « Monde vrai » que Marivaux appelait de ses vœux dans Le Cabinet du philosophe4.

Le nombre de faux dévots est plus important qu’on ne pouvait s’y attendre dans ce roman d’aventures et d’amour qu’est La Vie de Marianne. Ces dévots « qui voudraient bien gagner le ciel sans rien perdre à la terre, et qui croient avoir de la piétié, moyennant les cérémonies religieuses qu’ils font toujours avec eux-mêmes, et dont ils bercent leur conscience » (p. 126), s’inscrivent clairement dans la tradition satirique. Deux d’entre eux sont d’ailleurs qualifiés de « Tartufe », à l’instar du héros de Molière : M. de Climal dans l’histoire de Marianne, l’abbé dans le récit de Tervire5.

Les contacts de Marianne avec la tartufferie de Climal se résument à quelques scènes, qui retracent le dessillement progressif de l’héroïne à l’égard de sa prétendue dévotion : la scène où Climal surprend son neveu aux pieds de Marianne (p. 144), le moment où il va retrouver Marianne chez la Dutour (p. 167), la scène où il est à son tour surpris par son neveu à genoux auprès de Marianne (p. 183), la rencontre inopinée avec la jeune fille chez le père Saint-Vincent (p. 200), l’aveu par Climal de ses « fourberies » sur son lit de mort (p. 314). Cela représente en tout une vingtaine de pages qui permettent de brosser, en plusieurs étapes, un portrait de Climal en action, principalement par caractérisation indirecte. Il n’existe pas, en effet, dans La Vie de Marianne de portrait en règle de Climal, contrairement à ce qui se passe pour Mme de Miran et Mme Dorsin au début de la cinquième partie. Henri Coulet – que j’ai plaisir à citer dans cette université qu’il a marquée de sa présence - a fait remarquer à juste titre que ces descriptions synthétiques sont réservées dans l’œuvre aux personnages « révélés dans leur vérité complète » à Marianne dès la première rencontre6.

La satire du faux dévot passe d’abord, comme il se doit, par l’évocation de postures indicatrices de fausseté, comme dans cette description de Climal cherchant à se donner une contenance quand il surprend Marianne avec Valville : il « ne savait quelle attitude donner à son corps qu’il avait de trop, ni que faire de son visage qu’il ne savait sous quel air présenter, pour empêcher qu’on n’y vît son désordre qui allait s’y peindre » (p. 144). On relève ici tout un champ lexical du paraître (avec les mots « attitude » et « air »), du calcul (il s’agit de « donner », « faire », « présenter » autre chose que ce qui est) et du dévoilement, sensible à travers les verbes « voir » et « se peindre », auxquels fera écho plus loin le verbe « transpirer ». Les explications de Marianne qui suivent marquent en effet l’écart entre le Climal réel et le Climal apparent, en soulignant l’antinomie chez le personnage entre amour et jalousie d’une part, dévotion de l’autre : « M. de Climal était un faux dévot, qui ne pouvait avec honneur laisser transpirer ni jalousie, ni amour. Ils transpiraient pourtant malgré qu’il en eût » (p. 144). En constatant la différence entre Climal en tête à tête avec elle et Climal parlant aux autres (en l’occurrence à Mme Dutour pour justifier l’achat de « beau linge » à Marianne), la jeune fille avait déjà du reste constaté l’existence de deux Climal : « M. de Climal, tête à tête avec moi, ne ressemblait point du tout au M. de Climal parlant aux autres : à la lettre, c’était deux hommes différents ; et quand je lui voyais son visage dévot, je ne pouvais comprendre comment ce visage-là ferait pour devenir profane, et tel qu’il était avec moi » (p. 97). Le clivage est le même dans la scène où, chez le père Saint-Vincent, Climal, tombant par « un coup de hasard » sur Marianne, « rougit et pâlit à son tour en [la] voyant » (p. 200), mais retrouve suffisamment vite ses esprits pour se composer une allure de dévot en saluant Marianne « les yeux modestement baissés » (p. 201).

La rougeur constitue un élément essentiel dans le processus qui permet de démasquer ce Tartuffe. Quand il fait mine chez Valville de ne pas connaître sa protégée, la narratrice précise qu’il le fit « avec une rougeur qui vengeait la vérité de son effronterie » (p. 146). Plus tard, elle mettra cette rougeur au nombre des raisons qui ont conforté sa conviction des visées amoureuses de Climal : « Un dévot qui avait rougi de m’y rencontrer, qui avait feint de ne m‘y pas connaître, ne pouvait y avoir été si confus et si dissimulé que parce que le fond de sa conscience sur mon chapitre ne lui faisait pas honneur. » (p. 170). Elle ne manquera pas, enfin, d’attirer l’attention du père Saint-Vincent incrédule sur la rougeur de Climal entrant chez lui, afin de prouver sa duplicité : « Est-ce que vous n’avez pas pris garde à sa mine ? / Oui, me dit-il, oui, il a rougi : vous avez raison, et je n’y comprends rien ; serait-il possible ? » (p. 209). C’est bien la rougeur qui pousse, malgré lui, le père Saint-Vincent à envisager la possibilité de l’hypocrisie du double jeu de Climal. Le langage du corps est, nous le savons7, celui de la vérité dans l’univers marivaudien.

Mais c’est aussi et surtout par son langage que Climal se signale comme faux dévot : Jacques Guilhembet a montré combien il excelle à manier le lexique chrétien pour donner le change sur ses intentions8. Aussitôt après avoir rougi et pâli en apercevant Marianne chez le père Saint-Vincent, il se montre capable de retourner la situation en sa faveur en déguisant ses vices sous des vertus chrétiennes (charité, prudence9) et en donnant sa blessure d’amour-propre pour une épreuve religieuse (mortification) : « je rends grâce à Dieu de la mortification que j’ai essuyée dans l’exercice de ma charité pour elle : mais je crois que la prudence et la Religion même ne me permettent plus de la voir » (p. 200). On observe la même habileté à détourner à son profit la rhétorique religieuse dans ses discours amoureux. Avec un art consommé de la casuistique spécieuse, par exemple, il transforme son amour inconvenant pour Marianne en effet de la Providence : « C’est un petit mal qui fait un grand bien, un bien infini » (p. 177), jouant malicieusement sur le double sens moral et sensuel de l’expression « faire du bien ». Dans la même veine, il use d’un distinguo fallacieux en opposant la religion à la raison pour mieux séduire Marianne :

« Laissons là ma piété, vous dis-je, reprit-il, en s’approchant d’un air badin pour me prendre la main. Je vous ai déjà dit dans quel esprit je vous parle. Encore une fois, je mets ici la Religion à part ; je ne vous prêche point, ma fille, je vous parle raison ; je ne fais ici auprès de vous que le personnage d’un homme de bon sens, qui voit que vous n’avez rien, et qu’il faut pourvoir aux besoins de la vie » (p. 175).

La subversion est totale dans l’argumentation du faux dévot, qui non seulement feint de se conformer aux valeurs chrétiennes (en présence du père), mais aussi en détourne ou ignore le sens (en tête-à-tête avec Marianne).

Il existe aussi évidemment dans La Vie de Marianne une caractérisation directe de la fausse dévotion de Climal. Il y a d’abord le monologue intérieur de Marianne ouvrant les yeux, grâce aux « tendresses du neveu », sur « la laideur de son caractère » (p. 170), dans lequel elle surenchérit sur les torts de Climal, en multipliant les termes fortement dépréciatifs à son égard :

« Quelle folle et ridicule figure n’a-t-il pas été obligé de faire chez Valville ? Que va-t-il me dire avec son vilain amour qui offense Dieu ? Va-t-il m’exhorter à ne valoir pas mieux que lui sous prétexte des services qu’il me rendra ? me disais-je. Ah ! qu’il est haïssable ! Comment un homme, à cet âge-là, ne se trouve-t-il pas lui-même horrible ? Etre aussi vieux qu’il est, avoir l’air dévot, passer pour un si bon chrétien, et ensuite venir dire en secret à une jeune fille : Ne prenez pas garde à cela ; je ne suis qu’un fourbe, je trompe tout le monde, et je vous aime en débauché honteux qui voudrait bien aussi vous rendre libertine ! Ne voilà-t-il pas un amant bien ragoûtant ! » (p. 171)

Folie, ridicule, vilenie, fourberie, débauche…, les chefs d’accusation contre Climal se multiplient sans redondance, chacun d’entre eux dénonçant une faute spécifique10. L’essentiel néanmoins ne se traduit pas par le vocabulaire mais, de manière plus profonde, par une série d’arguments reposant tous sur un décalage : entre jeunesse et vieillesse, valeur et dévaluation, public et privé, amour et débauche… Toutes ces antithèses se ramènent en fait à une seule, qui est l’absence de concordance entre ce qu’on dit et ce qu’on pense ou sent, à l’inverse de ce qui se passe dans le « Monde vrai ».

Vient ensuite le temps fort de l’entretien de Marianne avec le père Saint-Vincent, qui livre crescendo une image de plus en plus démoniaque du faux dévot, avec en contrepoint la résistance du religieux qui va jusqu’à placer le démon du côté de Marianne (« c’est le Démon qui vous inspire », p. 206). Les termes accusateurs pleuvent à propos de Climal : « un libertin qui fait semblant d’être dévot » (p. 207), « son amour malhonnête et ses desseins » (p. 208), « comme un fourbe et comme un hypocrite » (p. 209), teintés quelquefois d’ironie : « la belle dévotion ! » (p. 207). Ils se feront, après cet entretien, de plus en plus superlatifs : « il me faisait horreur d’être si hypocrite et si fourbe » (p. 218), « tout ce que l’hypocrisie a de plus scélérat et de plus intrépide », « ce misérable faux dévot », « le méchant homme » (p. 309).

La tendance s’inverse lorsque Climal, à l’article de la mort, demande pardon à Marianne, en affichant lui-même ses « crimes » (p. 314). On assiste alors à une sorte d’éloge funèbre de Climal par Marianne, sensible au repentir du mourant : « Je fondais en larmes pendant qu’il me faisait cette satisfaction si généreuse et si chrétienne ; elle m’attendrit au point qu’elle m’arracha des soupirs » (p. 317) et à la rente qu’il lui lègue : « Et moi, Monsieur, m’écriai-je à mon tour en sanglotant, je ne sais que répondre à force d’être sensible à tout ce que je viens d’entendre. J’ai beau être pauvre, le présent que vous me faites, si vous mourez, ne me consolera pas de votre perte : je vous assure que je la regarderai aujourd’hui comme un nouveau malheur. Je vois, monsieur, que vous seriez un véritable ami pour moi, et j’aimerais bien mieux cela, sans comparaison, que ce que vous me laissez si généreusement » (p. 318). La métamorphose est totale, l’aveu par Climal de ses « fourberies » le faisant passer du côté du « véritable11 ami » et rétablissant ainsi, en même temps que la vérité, l’échelle des valeurs : l’amitié vaut mieux que l’argent12.

Le personnage de Climal est donc l’objet d’une construction progressive, affinée au fil des épisodes, grâce à laquelle il échappe à la caricature. Son évolution permet par surcroît non pas tant d’assurer, comme on disait en ce temps-là, le « triomphe de la religion », que celui de la vérité.

Il en va différemment du second « Tartufe » (p. 551), le neveu du baron de Sercour, dans l’histoire de Tervire qui donne tout de suite le faux dévot pour ce qu’il est. Sa fausseté est sensible dès la première mention, grâce au modalisateur : « un jeune Abbé de vingt-sept à vingt-huit ans, […] passait pour être très pieux » (p. 549). Il est ainsi catalogué comme hypocrite dès le départ, alors qu’un temps de latence est nécessaire à Marianne pour percevoir parfaitement la duplicité de Climal. L’accent est mis dès lors de manière réitérée sur la fausseté de sa dévotion - « l’Abbé était […] un faux dévot » (p. 552), « on le croyait presque un saint » (p. 560), « l’Abbé […] me quitta ensuite avec une tranquillité que je ne crus pas vraie, et qui, ce me semble, lui donnait en cet instant l’air d’un fourbe » (p. 561) -, mais sans aucune mise en scène de cette hypocrisie. Ce personnage de faux dévot ne possède aucune épaisseur psychologique ; il ne manifeste aucun de ces tiraillements qu’on a pu percevoir chez un Climal, parfois dépassé par ses émotions. Au total, on a de lui une description quasi mécanique, répondant parfaitement à la définition du faux dévot et aux besoins de l’intrigue. Même les exclamations indignées le concernant ne s’écartent pas du stéréotype : « l’abominable homme », « Ah ! monstre que vous êtes ! » (p. 566). A titre comparatif, Marianne est plus suggestive lorsqu’elle donne de Climal, par exemple, l’image personnalisée d’un « débauché honteux qui voudrait aussi bien [la] rendre libertine » (p. 171).

Le cas du baron de Sercour est légèrement différent. Le personnage est d’abord campé dans ses infirmités, ce qui lui confère une dimension humaine : « un asthmatique qui aurait, disait-on, fort aimé la dissipation et le plaisir, mais à qui sa mauvaise santé et la nécessité de vivre de régime n’avaient laissé d’autre chose à faire que d’être dévot, et dont la mine au moyen de cette dévotion et de ses infirmités, était devenue maigre, pâle, sérieuse et austère » (p. 555-556). Plus loin, un portrait saisissant en pénitent egrotant et repoussant lui est consacré : « Ce mari qu’on m’offrait, cette figure de pénitent, triste et langoureux, ne me revenait guère » (p. 558). On relève même une satire féroce de sa nocivité, de facture voltairienne, qui le rend particulièrement vivant : « Ce dernier, qui m’aimait, me déchira si chrétiennement, et gémit de mon prétendu désordre avec des expressions si intéressantes, si malignes et si pieuses, qu’on ne sortait d’auprès de lui que la larme à l’œil sur mon égarement » (p. 568). Mais Tervire n’approfondira pas la description psychologique du baron.

Peu importe cependant que ce personnage de faux dévot n’atteigne pas à l’envergure d’un Climal et que le jeune abbé n’en possède aucune. L’insistance avec laquelle Marivaux revient sur ce type de personnages, en jouant sur l’effet de miroir, aboutit par contraste à la formation d’une image de ce que pourraient être, comme dit le père Saint-Vincent, de « vrais serviteurs de Dieu » (p. 209), mettant en accord leurs paroles et leurs pensées ou sentiments.

Ce même père pourtant, de manière troublante, ne tient pas à ce que tombe le masque social de Climal. Aussi enjoint-il à Marianne : « Ne révélez jamais cette étrange aventure à personne ; gardons-nous de réjouir le monde par ce scandale, il en triompherait, et en prendrait droit de se moquer des vrais serviteurs de Dieu » (ibid.). La critique de Marivaux ne se limite donc pas à la fausse dévotion ; elle s’étend à la dissimulation de la fausse dévotion. Pas plus que Climal et l’abbé, le père Saint-Vincent, dont la foi n’est pourtant pas en cause, ne fait œuvre de vérité. Pire, au nom d’une charité aussi mal entendue que celle de Climal (« Soyez discrète, la charité vous l’ordonne »), il conseille à Marianne de se mentir à elle-même : « Tâchez même de croire que vous avez mal vu, mal entendu » (ibid.). Il reproduira cette attitude d’évitement au chevet de Climal mourant, qu’il poussera avec insistance à ne pas révéler ses fautes en répétant « en voilà assez » (p. 314-315). Ce qui manifestement intéresse Marivaux, à travers tous ces hypocrites, religieux ou laïcs, dotés d’une foi sincère ou contrefaite, c’est de dénoncer leur manque de vérité, plutôt que de critiquer des pratiques religieuses déviantes.

A cet égard, le sort fait dans le roman aux manières insinuantes des religieuses est intéressant. C’est le cas de la parente dont Mme de Sainte-Hermières se sert pour amener Tervire au couvent :

« Elle y avait une parente qui était instruite de ses desseins, et qui s’y prêtait avec toute l’adresse monacale, avec tout le zèle mal entendu dont elle était capable. Je dis mal entendu, car il n’y a rien de plus imprudent, et peut-être rien de moins pardonnable, que ces petites séductions qu’on emploie en pareil cas pour faire venir à une jeune fille l’envie d’être Religieuse » (p. 542)

L’hyperbole « rien de moins pardonnable » est éclairante par la hiérarchie qu’elle instaure entre les fautes : pour être « petites », les « séductions » des religieuses n’en sont pas moins impardonnables, aux yeux de Tervire, pourtant encline à pardonner le mal qu’on lui fait. Il y a là, me semble-t-il, de la part de Marivaux une invitation à revoir le système des valeurs

Ce comportement captieux est dénoncé aussi par une compagne de cette religieuse, qui se plaint à Tervire des manœuvres dont elle a été victime en son jeune âge :

« C’est à votre âge que je suis entrée ici ; on m’y mena d’abord comme on vous y mène ; je m’y attachai comme vous à une Religieuse dont je fis mon amie, ou, pour mieux dire, caressée par toutes celles qui y étaient, je les aimai toutes, je ne pouvais pas m’en séparer. J’étais une cadette, toute ma famille aidait au charme qui m’attirait chez elles ; je n’imaginais rien de si doux que d’être du nombre de ces bonnes filles qui m’aimaient tant, pour qui ma tendresse était une vertu, et avec qui Dieu me paraissait si aimable, avec qui j’allais le servir dans une paix si délicieuse. » (p. 546).

Nous avons là une représentation subtile du « charme » - au sens fort d’envoûtement que possédait encore ce terme au XVIIIe siècle – exercé sur une jeune cadette à la fois par des religieuses et par sa famille ayant intérêt à la placer dans un couvent pour ne pas avoir à la doter13. La critique de l’hypocrisie religieuse s’étend ici à celle de l’hypocrisie sociale.

Plus fine encore est la satire du clan dévot qui fréquente la maison de Mme de Sainte-Hermières. Tervire analyse avec acuité les motivations, autant physiques que morales, qui attirent à elle ses hôtes :

« Cette veuve pouvait avoir alors environ quarante ans, femme bien faite et de bonne mine, et à qui sa fraîcheur et son embonpoint laissaient encore un assez grand air de beauté ; ce qui, joint à la vie régulière qu’elle menait, à des mœurs qui paraissaient austères, et à ses liaisons avec tous les dévots du Pays, lui attiraient l’estime et la vénération de tout le monde, d’autant plus qu’une belle femme édifie plus qu’une autre, quand elle est pieuse, parce qu’ordinairement elle a besoin d’un plus grand effort pour l’être. » (p. 539-540)

Parmi ces dévots, figurent d’ailleurs « quelques jeunes gens, soit séculiers, soit ecclésiastiques ou abbés, et toujours bien faits ». Au sein de ce que Tervire appelle rétrospectivement avec ironie « cette société de gens de bien », elle est l’objet de caresses redoublées de la part de l’hôtesse qui serait honorée d’amener au couvent une aussi jolie fille :

« Cette femme m’associait à tous ses pieux exercices, m’enfermait avec elle pour de saintes lectures, m’emmenait à l’église et à toutes les prédications qu’elle courait ; je passais fort bien une heure ou deux assise et toute ramassée dans le fond d’un confessionnal, où je me recueillais à son exemple, à cause que j’avais l’honneur d’imiter sa posture. » (p. 541)

Cette représentation toute visuelle d’une posture qui n’est pas naturelle, mais imitative, possède une grande force dénonciatrice de la religion ramenée à une pure « grimace », comme disait Pascal.

Tout change à partir du moment où, « guérie de l’envie d’être religieuse » (p. 550) par le récit de son amie, Tervire renonce à prendre le voile. Avec froideur, Mme de Sainte-Hermières et ses amis se détachent d’elle : « aux manières qu’on eut avec moi dès cet instant, raconte Tervire, je ne reconnus plus personne de cette société. C’était comme si j’avais vécu avec d’autres gens ; ce n’était plus eux, ce n’était plus moi » (p. 554). Le renversement est saisissant. Il y a là une épiphanie tout à fait significative du rôle de la fausse dévotion dans La Vie de Marianne, comme moyen paradoxal d’accès à la vérité. Une fois démasqués, ces faux dévots changent de visage, au point d’en être méconnaissables et Tervire elle-même a bien du mal, pour ne pas se trahir, à « prendre, dit-elle, une mine où l’on ne connût rien, je veux dire ma mine ordinaire » (p. 550). De son côté, Marianne ne proposait-elle pas, à propos de Climal, de rayer de son vocabulaire « l’épithète de Tartufe » qu’elle lui avait donné, en raison de l’obligation qu’elle avait « à ce Tartufe-là » (p. 149) ?14 Il y aurait donc deux Tartuffe – celui qu’on est libre de condamner et celui dont on est l’obligée -, tout comme il y avait deux Climal. La frontière se brouille étrangement dans La Vie de Marianne entre le vrai et le faux. Le monde que Marivaux y décrit, où règne comme par contamination une fausseté généralisée, est tout le contraire du « Monde vrai » ; il en est pour ainsi dire le miroir inversé. Les hommes et les femmes ne disent pas tout ce qu’ils pensent et tout ce qu’ils sentent…

Il semble, en fin de compte, qu’il importe moins à Marivaux moraliste de dénoncer les vices des hommes – on aura noté que les « hommes vrais » du Cabinet du philosophe sont nés avec les mêmes vices que nous – que l’imposture des hypocrites qui les masquent. D’où l’importance qu’il accorde dans son œuvre à la sémiologie. Dans le domaine de la dévotion, en particulier, tout est affaire de signes. Face aux faux dévots qui manipulent le langage chrétien, Marianne et Tervire, s’emploient à décrypter les signes (la rougeur, la pâleur, la langueur, la mine, la posture, mais aussi l’austérité ou l’embonpoint15) et à requalifier les choses : « à la lettre, c’était deux hommes différents », dit Marianne de Climal (p. 97) ; ou encore : « On appelle cela rougir devant son péché » (p. 170). Rappelons-nous aussi que le zèle des religieuses était donné par Tervire pour « mal entendu » (p. 542).

L’exemple emblématique de cette exigence d’exactitude linguistique16 demeure toutefois l’usage polysémique qui est fait du mot « charité, dont le sens varie au gré des besoins des tartuffes que sont Climal (« Adieu, ne comptez plus sur moi, je retire mes charités », p. 186 ; « la mortification que j’ai essuyée dans l’exercice de ma charité pour elle », p. 200) et le neveu de Sercour (« il était venu assez souvent me voir […] pour me conjurer d’avoir toujours cette charité-là pour lui (c’était ainsi qu’il appelait ma discrétion) », p. 560), mais aussi du père saint-Vincent (« cette charité que vous croyez encore sentir pour elle, et que vous vous dispensez pourtant d’exercer », p. 201 ; « Soyez discrète, la charité vous l’ordonne », p. 209), sans compter les bonnes âmes du pays où a été recueillie Marianne : « il [le curé] ne leur avait jamais entendu prononcer le mot de charité [car] c’était un mot trop dur, et qui blessait la mignardise des sentiments ». Mais « tout s’use, et les beaux sentiments comme autre chose » et bientôt « cette aimable enfant ne fut plus qu’une pauvre orpheline, à qui on n’épargna pas alors le mot de charité » (p. 64). D’autres manifestations de cette charité condescendante vont suivre, au couvent où Marianne est « reçue par charité » (p. 473), et on ne se privera pas de lui faire comprendre qu’elle n’a « subsisté jusqu’ici que par charité » (p. 475). Tervire en fera aussi la triste expérience, mais elle aura la satisfaction à la fin de voir la direction de la charité s’inverser quand Mme de Sainte-Hermières repentante demande « qu’elle ait la charité de prier Dieu pour [elle] » (p. 571). Les chemins qu’emprunte la charité sont décidément inattendus… Le plus drôle est sans doute celui dont s’indigne, en paraphrasant Pascal17, le père Saint-Vincent mis au fait des agissements de Climal : « Plaisante charité qui apprend aux gens à aller au bal ! » (p. 209).

Le « Monde vrai », par conséquent, adviendra non pas nécessairement quand, dans le monde profane, chacun fera – à l’instar des bienfaiteurs de Marianne18 ou de Tervire19 - un usage du mot « charité » conforme à la religion chrétienne bien entendue, mais quand, au lieu de cloisonner comme Climal le monde et la religion, les hommes avanceront sans masque, dans une parfaite coïncidence entre l’être et le paraître.

Sylviane Albertan-Coppola (Université d’Amiens)

1 .

Le Doyen de Killerine, Oeuvres de Prévost, PU de Grenoble, 1978, p. 10. Voir S. Albertan-Coppola, « Le Doyen de Killerine, un “anti-Cleveland ? », Actes du Colloque international « Prévost et les débats d’idées de son temps », Univ. d’Amiens, 14-15 nov. 2012 (à paraître).

2 .

Sur le sujet, voir Le Roman des années trente. La génération de Prévost et de Marivaux, dir. Annie Rivarra et Antony Mckenna, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 1998 ; Jean Sgard, « Les années trente », Le roman français à l’âge classique (1600-1800), Le Livre de Poche, « Références », 2000.

3 .

« Vous croyez, ma chère Marianne, être née la personne du monde la plus malheureuse, et je voudrais bien vous ôter cette pensée, qui est encore un autre malheur qu’on se fait à soi-même ; non pas que vos infortunes n’aient été très grandes assurément ; mais il y en a de tant de sortes que vous ne connaissez pas, ma fille ! » (La Vie de Marianne, Classiques de poche, 2007, p. 515). Les numéros de pages entre parenthèses renverront à cette édition.

4 .

« Ainsi, par ce mot de Monde vrai, c’est des hommes vrais que j’entends, des hommes qui disent la vérité, qui disent tout ce qu’ils pensent, et tout ce qu’ils sentent ; qui ne valent pourtant pas mieux que nous, qui ne sont ni moins méchants, ni moins intéressés, ni moins fous que les hommes de notre monde ; qui sont nés avec tous nos vices, et qui ne diffèrent d’avec nous que dans un seul point, mais qui les rend absolument d’autres hommes ; c’est qu’en vivant ensemble, ils se montrent toujours leur âme à découvert, au lieu que la nôtre est toujours masquée. » (7e feuille du Cabinet du philosophe, dans Journaux et Œuvres diverses, Classiques Garnier, 2011, p. 389).

5 .

A propos de Climal : « mon Tartufe » (p. 149), « tout intrépide tartufe qu’il était » (p. 202). A propos de Sercour : « Ce jeune Tartufe » (p. 551).

6 .

H. Coulet, Marivaux romancier, Paris, Colin, 1975, p. 317.

7 .

Voir H. Coulet et M. Gilot, Marivaux, un humanisme expérimental, Paris, Larousse, 1973.

8 .

J. Guilhembet, L’Oeuvre romanesque de Marivaux. Le parti-pris du concret, Paris, Classiques Garnier, 2014, p. 176 et suiv.

9 .

La charité est avec le foi et l’espérance l’une des trois vertus théologales, c’est-à-dire qui prennent Dieu lui-même pour objet. La prudence est avec le courage, le justice et la tempérance l’une des quatre vertus cardinales.

10 .

On notera qu’ils sont redoublés plus loin, sur le mode populaire et comique, par la Dutour indignée : « Voyez-vous ce vieux fou, ce vieux pénard avec sa mine d’apôtre ! A le voir, on le mettrait volontiers dans une niche ; et pourtant il me fourbait aussi » (p. 189).

11 .

C’est moi qui souligne par les italiques.

12 .

Sur la question de la valeur, voir Florence Magnot-Ogilvy, « Entre suppléance et supplantation. Les valeurs de la substitution dans La Vie de Marianne », Nouvelles lectures de La Vie de Marianne, Paris, Classiques Garnier, 2014.

13 .

On retrouvera cette collusion de l’Eglise et de la famille dans La Religieuse de Diderot. Le père Séraphin, directeur de conscience de sa mère, explique à Suzanne, qui rechigne à entrer au couvent : « vos parents se sont dépouillés pour vos sœurs, et je ne vois plus ce qu’ils pourraient pour vous dans la situation étroite où ils sont réduits » (éd. Hermann des Oeuvres complètes de Diderot, t. XI, 1975, p. 86 ; éd. Laffont des Œuvres de Diderot, t. II, 1994, p. 279).

14 .

Leo Spitzer avait déjà noté que « l’hypocrisie n’est pas tout à fait étrangère à Marianne », qui cherche à tirer profit des avances de Climal, tout en gardant la conscience pure (Etudes de style, Paris, Gallimard, 1970, p. 383).

15 .

Voir, outre celui de Mme de Sainte-Hermières (p. 539), l’embonpoint de la prieure malicieusement décrit par Marianne, ironisant sur la « dévote complaisance qu’on a pour le bien et pour l’aise de son corps » qu’il dénote (p. 214).

16 .

Jean Dagen dit que Marivaux « met en cause l’usage machinal ou cynique d’un langage stéréotypé, immuable, séparé de ce qu’il est censé traduire de sentiment ou de pensée » (« Préface » à La Vie de Marianne dans l’éd. Gallimard, « Folio Classique », 1997, p. 44).

17 .

Cf. « Plaisante raison qu’un vent manie, et à tout sens ! » (pensée 82 sur l’imagination).

18 .

A propos du curé et de sa sœur qui l’accueillirent après l’attaque du carrosse, Marianne vante à l’abbesse du couvent « la charité avec laquelle ils [la] prirent chez eux » (p. 371).

19 .

Au sujet de la générosité des Villot, Tervire écrit : « je passai près de trois semaines à lutter contre la mort, et sans autre ressource, pour ainsi dire, que la charité de M. et Mme Villot, qui me secoururent avec tout le soin imaginable » (p. 569). Le jeu sur le mot « ressource » permet ici de montrer que, chez ces êtres désintéressés, la valeur morale prend le dessus sur la valeur financière.

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