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Migration et « nouvelle littérature mondiale » ? Étude croisée de la réception des littératures postnationales contemporaines en Allemagne et en France

Myriam Geiser

 

Résumé

La contribution de Myriam Geiser propose une étude croisée des conditions qui déterminent la réception des littératures migrantes en Allemagne et en France à l’ère de la globalisation du monde littéraire. Elle discute notamment la pertinence (et la différente évolution) des concepts « Weltliteratur » et « littérature mondiale » pour l’étude des œuvres de la migration et de la postmigration. Partant d’approches postnationales diverses (H. Bhabha, M. Schmeling, H. Steinmetz, O. Ette, D. Bachmann-Medick, p. Casanova, T. Samoyault, C. Pradeau), elle plaide ici pour l’abandon de catégories nationales dans l’analyse de l’écriture migrante, et pour l’élaboration d’outils méthodologiques transdisciplinaires adaptés à la description des qualités transculturelles et translinguistiques des textes.

Abstract

Myriam Geiser’s contribution sets out to compare the conditions which determine thereception of migrant literatures in Germany and in France in the era of a globalized literary world. The paper discusses the different evolution of the concepts “Weltliteratur” and “littératuer mondiale” and their pertinence for the study of migrant and postmigrant works. Departing from diverse postnational approaches (H. Bhabha, M. Schmeling, H. Steinmetz, O. Ette, D. Bachmann-Medick, p. Casanova, T. Samoyault, C. Pradeau), she pleads for the overcoming of national categories in the analysis of migrant writing, and for the development of transdisciplinary methodological tools which would be adapted to the description of the text’s transcultural and translingual qualities.

 

* * * * *

Avant-propos1 : tendances à la globalisation

Lorsqu’il y a environ vingt ans, à l’occasion d’une invitation à l’Institut Français à Madrid, l’écrivain catalan Juan Goytisolo avait affirmé que l’avenir de la littérature française était entre les mains d’écrivains du Maghreb et des Caraïbes, que celui de la littérature anglaise était entre les mains d’auteurs pakistanais et indiens, et celui de la littérature allemande entre les mains d’auteurs d’origine turque, cette déclaration en avait fait sourire plus d’un, passant pour une plaisanterie originale. C’est au plus tard avec la publication du roman d’Emine Sevgi Özdamar La vie est un caravansérail : elle a deux portes, par l’une je suis entrée, par l’autre je suis sortie (1992)2, que Goytisolo, qui depuis son départ en exil en 1956 vit tour à tour en France, aux États-Unis, en Espagne et au Maroc, s’est trouvé confirmé3.

Le fait que cette anecdote soit actuellement volontiers mentionnée dans des contributions à la recherche littéraire en Allemagne, qui s’intéressent aux phénomènes transculturels et cherchent à dépasser les anciens systèmes de classification nationaux, témoigne d’une certaine attente quant à la participation de la littérature germanophone aux tendances à la globalisation4. Dorothee Kimmich décrit les littératures pluriculturelles (et elle évoque ici aussi bien Franz Kafka que Feridun Zaimoğlu) comme « une provocation de l’histoire littéraire5 » et exprime ainsi l’inertie des systèmes littéraires nationaux pour lesquels chaque tentative de création de nouvelles catégories pour la « conservation durable’ des formes d’expression transculturelles menace de remettre en question la validité du principe d’appartenance nationale dans l’espace germanophone. À défaut d’une propre tradition de littératures postcoloniales, c’est le phénomène encore relativement récent des littératures de migration qui rend plausible la participation à « l’âge de la globalisation6 ». Dans le contexte français, en revanche, l’importante tradition de la littérature dite « francophone », qui continue d’être produite en dehors de l’Hexagone, a conduit au fait que pendant longtemps la production littéraire d’immigrés n’a suscité qu’une attention extrêmement marginale7. Je me propose de présenter ici de manière comparative certaines approches qui tendent actuellement vers une réception des littératures de la migration et de la postmigration en tant que « Weltliteratur », ou « littérature mondiale8 ».

Juan Goytisolo, cité au début de cet avant-propos, a contribué un texte intitulé « Défense de l’hybridité » à l’anthologie programmatique Je est un autre. Pour une identité-monde dirigée par Michel Le Bris et Jean Rouaud. Dans cet essai autobiographique, il note : « […] la culture fleurit presque toujours dans les marges, car le regard porté depuis la périphérie vers le centre, foyer de la puissance et de la gloire, est beaucoup plus pénétrant9. » Il reste à voir dans quelle mesure les catégories descriptives « globalisantes » pourront contribuer à dépasser ce dualisme centre-périphérie. Force est de constater que l’on fait à présent de plus en plus souvent appel au modèle de la « littérature mondiale’ afin de saisir l’esthétique transnationale et pluriculturelle de l’exil et de la migration. Dans l’espace germanophone, cette approche semble motivée par la revendication d’une « internationalisation » littéraire ; en France, on observe un effort de « modernisation », sinon la tentative de passer outre le modèle de la francophonie.

Dans la confrontation de ces deux contextes différents, l’accent sera mis sur les parallèles qui, malgré les histoires bien spécifiques des littératures de migration germanophones et francophones, peuvent être constatées dans les transformations actuelles des systèmes littéraires nationaux.

La « littérature mondiale », un concept du 21e siècle ?

 

L’étude de la littérature mondiale pourrait être l’étude de la façon dont les cultures se reconnaissent elles-mêmes à travers leurs projections d’« altérité ». (Homi K. Bhabha, 199410)
On pourrait dire d’une manière quelque peu outrancière que les allemands justement, eux qui avec le projet de Goethe ont créé et mis en scène le terme de « littérature mondiale », ne s’en sont en revanche par la suite plus du tout occupés. (Ottmar Ette, 200111)

 

En 1995 est paru le recueil Weltliteratur heute dans lequel Manfred Schmeling pose la question provocante : « La littérature mondiale est-elle souhaitable12 ? » Il y fournit une précision définitoire importante qui facilite l’utilisation de ce concept en tant que catégorie littéraire : « La littérature mondiale, cela ne signifie […] ni la somme de toutes les littératures du monde, ni les ouvrages qui se détachent particulièrement, ni le foncièrement humain13 qui relie toutes les littératures ; cela signifie, en revanche, l’internationalisation croissante du monde de la littérature14. » Dans le même recueil, Kerst Walstra présente un concept de littérature mondiale, dont l’argumentation ne se réfère pas à l’histoire littéraire, mais prend en compte la nature et la structure même des textes. Il emploie cette notion pour décrire une « littérature qui n’est pas rattachée à un endroit par son origine, qui vogue entre les cultures, et est par conséquent réellement imprégnée par une expérience du monde15 », et il la rapporte ainsi à un contexte, ou à un type d’écriture particulier16.

Il me semble que pour un usage pertinent du concept de mondialité en littérature, il faut tout d’abord définir si le critère doit être le positionnement de l’auteur et une écriture spécifique qu’il faudrait analyser au niveau du texte, tout en prenant en considération la biographie de celui qui écrit. Autrement, le concept peut être appréhendé de manière structurelle, c’est à dire en rapport avec l’organisation des systèmes de classification littéraire. Dans le contexte de la théorie postcoloniale, Homi K. Bhabha définit la littérature mondiale en référence à Goethe en tant que catégorie « préfigurative » qui apparaît sous l’influence de certaines transformations historiques :

 

[…] la littérature mondiale pourrait être une catégorie émergente, préfigurative, intéressée par une forme de dissension et d’altérité culturelle, où les termes non consensuels d’affiliation peuvent s’établir sur la base du trauma historique17.

 

Bhabha donne une description du « terrain » (post-)moderne de la littérature mondiale, dont l’objectif principal ne consiste plus en la diffusion de traditions nationales – comme c’était encore le cas du temps de Goethe : « il nous est permis de suggérer aujourd’hui que les histoires transnationales des migrants, des colonisés ou des réfugiés politiques – ces situations limites, aux frontières et aux lisières – pourraient être le terrain de la littérature mondiale18. »

Ottmar Ette, avec son concept de « littératures sans résidence fixe », et Elke Sturm-Trigonakis, avec son modèle d’une « nouvelle littérature mondiale », formulent actuellement des propositions méthodologiques en ce sens19. Ette développe la catégorie des littératures déterritorialisées, transversale aux concepts traditionnels de littérature de migration, littérature nationale et littérature mondiale. Selon lui, « l’écriture migrante », qu’il définit dans son ouvrage ÜberLebenswissen, « [vectorise] de manière tellement fondamentale les délimitations habituelles protégées par les institutions nationales que le soi disant national parvient de moins en moins à s’assurer de son lieu (et de sa parole)20 ». Cette catégorie implique sans aucun doute le principe poétique des phénomènes littéraires que Homi K. Bhabha désigne comme « fictions de ‘l’inconfortable’21 ».

Elke Sturm-Trigonakis, en revanche, élabore dans son étude Global Playing in der Literatur (2007) le modèle d’une « nouvelle littérature mondiale » (« Neue Weltliteratur », abrégé « NWL ») en tant que mode d’écriture à part entière qui se différencie des littératures nationales « par sa forme, et non par sa qualité22 ». D’après Sturm-Trigonakis, ce corpus peut être défini selon des critères strictement textuels, déterminés par deux paramètres essentiels : « l’une des conditions structurelles pour qu’un texte entre dans la catégorie de la NWL ou nouvelle littérature mondiale est le plurilinguisme […] ; l’autre condition concerne le contenu et implique que le thème de la globalisation soit traité d’une façon ou d’une autre, dans un contexte narratif ou poétique23 ».

De tels critères de forme et de fond paraissent toutefois peu efficaces pour saisir les nouvelles perspectives postnationales, car au vu des tendances de transformation actuelles, la recherche de concepts qui puissent décrire la restructuration des systèmes littéraires ne doit pas s’arrêter à développer de nouvelles catégories pour certains types d’écriture spécifiques. Contrairement aux approches qui déterminent comme point de départ de leur analyse un corpus délimité par des éléments narratifs, je souhaite plaider dans le contexte des littératures de la migration et de la postmigration, pour un concept de littérature mondiale, qui remplit tout d’abord la fonction heuristique de dépasser les logiques nationales. Ce nouveau système de classification permet un accès méthodique à toutes les littératures dont le contexte de création et les conditions de production sortent du cadre d’une appartenance évidente.

Une histoire de la littérature mondiale est-elle souhaitable ?

 

Ce qui est sûr, c’est que notre patrie philologique est la terre : ce ne peut plus être la nation. Sans doute, la chose la plus précieuse et indispensable dont hérite le philologue est-elle la langue et la culture de sa nation : mais elle ne prend effet que lorsqu’il s'en sépare et la dépasse. Dans un contexte différent, il nous faut revenir à cet acquis de la culture pré-nationale du Moyen-Âge : l’idée que l’esprit n’est pas national. (Erich Auerbach, 1952)24

 

Dans une considération structurelle du monde littéraire, il convient de différencier les avantages et les inconvénients de la globalisation, ainsi que ses conséquences positives et négatives pour le monde de la littérature. Horst Steinmetz décrit les interconnexions globales actuelles comme un système de relations et de dépendances complexe et ambivalent, qui a un impact irréversible sur la production littéraire, et influence ainsi la réception et l’histoire littéraires : « La globalisation, cela doit signifier un état du monde transformé ou en cours de transformation, qui transforme ou a également transformé la littérature, et qui pour cette raison, laisse paraître nécessaire ou tout du moins souhaitable une nouvelle historiographie littéraire25 ». Mais quels aspects doit prendre en compte une histoire littéraire qui souhaite rendre compte des évolutions globales ? Et sous quelle forme peut-on ici appliquer la catégorie de la « littérature mondiale » ? Steinmetz propose la méthode historiographique suivante :

 

Il importerait […] d’analyser la littérature dans [...] la tension complexe et multiforme entre globalité et localité, dans cette configuration de tensions qu’est la « glocalisation », et de décrire ainsi son évolution historique possible. Ceci pourrait justement constituer le commencement de son histoire naissante26.

 

Pour Horst Steinmetz, une histoire supranationale de la littérature devrait être à même d’éclairer les processus de déterritorialisation, voire de reterritorialisation déterminants pour les littératures de la migration et de la postmigration.

Si l’on emploie le concept de littérature mondiale comme un véritable instrument méthodologique pour analyser les phénomènes littéraires « glocaux », la catégorie de littérature nationale (comprise en tant que critère d’histoire littéraire, relevant d’un contexte de production dans une langue donnée, à un moment et dans un lieu précis) ne doit pas être complètement abandonnée ou réprouvée. La pertinence de son usage dépend de la manière dont on conçoit et définit le paradigme national : en tant que catégorie absolue, voire idéologique, ou en tant que catégorie relationnelle ; comme outil conceptuel ou élément descriptif pour la classification des littératures.

Ce qui semble essentiel dans la considération des textes à travers leur contexte de production, c’est de ne pas perdre de vue leur littérarité. On trouve cette réflexion notamment chez Pascale Casanova qui définit son modèle d’une République mondiale des lettres27 comme un projet qui tente de « rétablir la cohérence de la structure globale dans laquelle naissent les textes28 ». Elle décrit cette structure comme un « vaste territoire invisible » qu’il s’agit de traverser, « pour revenir aux textes eux-mêmes, et mettre à disposition un nouvel outil de lecture29 » :

 

Cet outil conceptuel n’est pas la « littérature mondiale » elle-même, c’est à dire un corpus de littérature étendu à l’échelle mondiale […], mais un espace : une quantité de positions reliées que l’on doit penser et décrire à l’aide de concepts relationnels. Il n’est pas question ici des modalités d’analyse de la littérature à l’échelle mondiale, mais des moyens conceptuels qui permettent de penser la littérature en tant que monde30.

 

Au cours d’un entretien avec la spécialiste de littérature comparée Tiphaine Samoyault (publié dans le recueil Où est la littérature mondiale ?), Pascale Casanova aborde la question de savoir dans quelle mesure les auteurs sont conscients, lors du processus d’écriture, de cet espace global de références littéraires, et dans quelle mesure ils participent activement au modèle de la « littérature mondiale’. Elle évoque un pressentiment naissant de l’existence d’un « territoire » transnational, une vague représentation de cet espace « commun » qui semble cependant tout à fait provisoire et instable : « […] cette région est si fragile et si menacée que tous les protagonistes de l’univers, écrivains, critiques, éditeurs, libraires, devraient s’employer à la préserver31 ».

Dans le même recueil, qui tente de localiser la « littérature mondiale’, Xavier Garnier développe l’idée d’une « critique mondiale » (dans le sens d’« études mondiales de littérature’), à l’aide de laquelle il souhaite rompre avec les catégories de l’origine ou de l’appartenance des ouvrages littéraires, au profit de l’étude des effets potentiels de l’écriture :

 

La question essentielle que la critique mondiale doit poser aux œuvres, n’est pas d'où viens-tu ? mais où vas-tu? [...] Une œuvre ne peut être considérée comme littéraire que si elle produit des effets. C’est peut-être la tâche de la critique mondiale de mettre en évidence ces effets32.

 

C’est de cette manière que les interprétations ethnoculturelles réduisant les textes à leur présumé fondement identitaire pourraient être dépassées. Pour Garnier, il s’agit également de contourner ainsi les frontières des disciplines académiques qui, selon lui, divisent l’espace littéraire de manière artificielle et rétrécissent le regard sur les textes. Il évoque, dans ce contexte, la « dictature des corpus qui enferme l’activité critique dans des domaines de compétence et en fait une affaire de spécialistes33 ».

Si on cessait effectivement, comme le suggère Xavier Garnier, de se préoccuper de la simple attribution d’espaces linguistiques et culturels de référence, cela pourrait entre autre permettre d’observer à travers la perspective globale, des liens entre les expressions littéraires migrantes et d’autres configurations d’écriture plurilingues et transculturelles (par exemple l’exil, la diaspora, les situations postcoloniales, les communautés multiculturelles, etc.). Cela pourrait également avoir comme conséquence que la question de la part d’influence due à une culture d’origine par rapport à l’influence du pays d’accueil ne reste pas l’ultime critère dans l’analyse du fond et de la forme des textes issus de l’immigration.

Le dilemme de la francophonie

 

 

Pendant longtemps, ingénu, j’ai rêvé de l’intégration de la littérature francophone dans la littérature française. Avec le temps, je me suis aperçu que je me trompais d’analyse. […] La littérature française, elle, nous l’oublions trop, est une littérature nationale. C’est à elle d’entrer dans ce grand ensemble francophone (Alain Mabanckou, 2006)34
On ne parle pas le francophone. On ne l’écrit pas non plus. (Tahar Ben Jelloun, 2007)35

 

En France, grâce au développement de la francophonie en tant que concept transnational, il semble qu’à première vue, les hiérarchies et les barrières liées aux différences culturelles aient été surmontées. Immacolata Amodeo a pourtant attiré l’attention sur le fait que c’est justement la création de cet « espace virtuel »36 de la francophonie qui a renforcé la position du centre et consolidé les distances par rapport à la périphérie37. De nombreuses études démontrent que la dichotomie centre-périphérie dans le contexte francophone est caractérisée par un net écart de pouvoir, accompagnée d’un effet d’hiérarchisation38. La force du concept de la francophonie réside sans nul doute dans le dépassement de frontières nationales, dans son potentiel de cohésion langagière et dans l’apparente communauté d’expressions culturelles très diverses. Les approches théoriques fondamentales de la francophonie littéraire (il faut notamment citer les travaux de Dominique Combe, Michel Beniamino et Jean-Marc Moura) mettent généralement en avant le caractère artificiel du concept, mais défendent ses qualités en tant que modèle heuristique39.

C’est avec l’apparition de ce qu’on a nommé le phénomène « beur’, c’est à dire avec les premières expressions culturelles de la postmigration, que le modèle de la francophonie semble définitivement avoir atteint ses limites. Adelheid Schumann décrit le contexte comme suit :

 

En France, ce sont les beurs qui incarnent le problème du métissage culturel et qui confrontent la société française à la nécessité de faire face aux ambiguïtés et à la porosité des frontières de l’ère postcoloniale. Cela peut en effet constituer une entreprise difficile dans le contexte d’une tradition intellectuelle si fortement marquée par la pensée unique et la clarté. Accepter le métissage des beurs ne signifierait rien de moins que renoncer à des catégories identitaires nationales profondément enracinées40.

 

Ce n’est donc probablement pas un hasard si ce phénomène culturel a jusqu’à présent été beaucoup plus commenté en dehors de l’Hexagone qu’à l’intérieur de ses frontières41. En France se développe cependant une nouvelle réflexion sur les tendances à la globalisation dans la littérature. Cette réflexion récente est souvent impulsée (comme c’est le cas dans l’espace germanophone) par des recherches en littérature comparée, ou émerge de contextes postcoloniaux (voir par exemple le concept du « Tout-monde » d’Édouard Glissant42). La notion française équivalente au concept de « Welt »-Literatur n’est pas encore définitivement déterminée, car les termes correspondants que sont « littérature mondiale », « littérature universelle », « littérature-monde », ou encore « littérature du monde43 » sont employés dans des contextes théoriques très spécifiques.

Dans l’ensemble, les réflexions méthodologiques dans ce domaine restent toutefois réservées aux littératures postcoloniales ; la possible interaction des concepts de « littérature mondiale’ et de « migration’ est discutée de manière bien plus discrète dans la critique française. Jean-Marc Moura a fait un premier pas en ce sens, en étudiant des phénomènes de migration dans le prisme de configurations postcoloniales (en se concentrant avant tout sur les littératures franco-maghrébines)44. De manière générale, on peut observer la conservation de deux systèmes de classification bien distincts : les littératures postcoloniales sont regroupées dans un « espace virtuel’ commun, et souvent considérées comme une annexe exotique de la culture hexagonale. La littérature de migration, quand elle est traitée en tant que telle, est en revanche, soit assimilée au système de la littérature nationale, soit considérée comme phénomène exogène ; et elle est exclue la plupart du temps des analyses comparatives45.

Les difficultés relatives à l’étude de corpus inter- ou transculturels (comme par exemple la littérature franco-maghrébine) reposent sur un dilemme : il faut d’une part considérer les auteurs et leurs textes en tant que forme culturelle distincte, et d’autre part ne pas violer le principe d’universalisme tout en se gardant d’exclure de la « littérature nationale’ les auteurs qui vivent en France. La description des nouveaux phénomènes pluriculturels se heurte ici au tabou républicain (le fait de rendre visibles les minorités culturelles), si bien que la spécificité de formes esthétiques hybrides est rarement nommée de manière explicite. L’exception de la catégorie « beur’, avec ses implications sociopolitiques, illustre très clairement la complexité de cette situation. L’étiquetage opéré ici, au lieu de favoriser l’analyse des expressions esthétiques dans les œuvres, les a sans doute dans l’ensemble plutôt dissimulées derrière des discours idéologiques.

Plus récemment, le manifeste Pour une « littérature-monde’ en français, signé par 44 écrivains et publié en mars 2007 comme une sorte de « plaidoyer anti-francophonie’ et sous forme d’un programme esthétique, a déclenché des débats importants46. Michel Le Bris, que l’on peut supposer être l’auteur de ce texte programmatique, parle d’une « révolution copernicienne » dans le monde littéraire français, qui a pour conséquence la décentralisation de la littérature française, la fin du modèle de la francophonie et l’avènement d’une nouvelle classification littéraire47. Durant cette même année suivit la publication chez Gallimard du recueil Pour une littérature-monde, édité par Michel Le Bris et Jean Rouaud, qui rassemble parmi d’autres des essais littéraires de Tahar Ben Jelloun, Edouard Glissant, Nancy Huston et Alain Mabanckou48.

Il semble trop tôt pour évaluer si le manifeste et le recueil auront à moyen terme un impact sur la réception des littératures de la migration et de la postmigration. La critique du système de la francophonie prononcée ici mène cependant d’une manière inéluctable à une réflexion critique sur les catégories littéraires, qui s’étend également à d’autres phénomènes pluriculturels de la littérature française. Le manifeste n’a toutefois suscité aucun écho chez les auteurs de la postmigration. Une des explications possibles à ce constat est qu’il existe dans la critique littéraire française un écart hiérarchique évident entre les prestigieuses littératures « francophones’ et les littératures marginalisées issues de l’immigration. Ainsi les auteurs « beurs’ (et de banlieue) ne semblent pas avoir accès aux cercles littéraires qui ont déclenché dans les médias le débat sur la « littérature-monde’, et ne se sentent visiblement pas représentés par celles-ci. Le critique Dominique Thomas a ainsi reproché aux auteurs du manifeste d’exclure la production littéraire pluriculturelle en France :

 

L’appel à une « littérature mondiale » de style français […] est un pré-requis pour redéfinir les contours de la littérature en langue française. Cela étant dit, les prétentions et revendications des « 44 » […] ignorent dans leur « configuration » l’« autre autre » situé à l’intérieur de l’Hexagone, à savoir la génération des écrivains beur et les écrits pluridimensionnels et pluriethniques des auteurs de banlieue, qui en sont tous exclus49.

 

Dans le contexte francophone actuel, afin d’éviter la confusion méthodologique entre une approche programmatique et une approche analytique, l’usage du terme « littérature mondiale’, tel qu’il a été introduit par Christophe Pradeau et Tiphaine Samoyault, est sans doute préférable à la notion « littérature-monde’ pour l’étude des textes de la migration.

Pour conclure : la migration comme défi de la recherche littéraire

La lecture d’œuvres issus de la migration et de la postmigration en tant que « littérature mondiale’ permet de distinguer des variantes d’écriture « avec’ ou « sans résidence fixe’. Il ne faut donc pas partir du simple postulat que l’écriture migrante est forcément nomade dans son positionnement par rapport aux systèmes littéraires. Les textes d’auteurs de la génération de la postmigration poursuivent des stratégies de localisation souvent très différentes de celles d’écrivains migrants cosmopolites, d’auteurs en exil, ou de poètes voyageurs et « apatrides’. Cependant, leurs œuvres peuvent toutes être analysées sous le prisme d’écritures transculturelles, et souvent translinguistiques.

La perspective comparative et transdisciplinaire s’avère généralement très efficace pour élargir les concepts de culture et littérature existants afin de mieux appréhender les nouvelles réalités littéraires. Une telle approche croisée nécessite toutefois un dialogue et une entente sur les concepts méthodologiques jugés adaptés à la description des phénomènes littéraires postnationaux. Doris Bachmann-Medick a fait remarquer que pour surmonter la « crise du concept de culture’ souvent constatée, « il ne suffit pas de produire sans cesse de nouvelles « interprétations’ de la culture, mais qu’il faut également chercher des catégories pragmatiques aptes à établir des connections avec d’autres domaines, qui permettent de travailler non seulement de manière transdisciplinaire mais également transculturelle50 ». Il semble exister désormais un consensus dans la recherche, en Allemagne comme en France, sur le constat que notre époque est profondément marquée par les processus de métissage culturel. En revanche, « l’élaboration d’un système conceptuel transculturel et transnational51 » qui permettrait la critique comparée des phénomènes postnationaux à un niveau global n’est encore qu’à son tout début.

1 .

La présente contribution est une version traduite et remaniée de l’article « Migration und ‘Neue Weltliteratur’? Vergleichende Studie zur Rezeption postnationaler Gegenwartsliteraturen in Deutschland und Frankreich », paru dans le recueil Kosmopolitische Germanophonie. Postnationale Perspektiven in der deutschsprachigen Gegenwartsliteratur, sous la direction de Christine Meyer, Wurtzbourg: Königshausen & Neumann (Saarbrücker Beiträge zur vergleichenden Literatur- und Kulturwissenschaft 59), 2012, p. 173-186. La traduction initiale a été réalisée par Lynn Royer, diplômée du Master LEA spécialité Traduction spécialisée multilingue de l’Université Grenoble Alpes, label Master européen en traduction (EMT).

2 .

Titre original : Das Leben ist eine Karawanserei, hat zwei Türen, aus einer kam ich rein, aus der anderen ging ich raus (Cologne : Kiepenheuer & Witsch, 1992). Version française éditée en 2003 par Serpent à Plumes, traduction de Colette Kowalski.

3 .

Juan Goytisolo dans une critique de l’œuvre de Emine Sevgi Özdamar : « Il y a longtemps, lors d’une rencontre organisée par l’Institut Français à Madrid, j’ai surpris l’auditoire en énonçant l’idée que la littérature française était entre les mains d’écrivains originaires du Maghreb et des Caraïbes, la littérature anglaise entre celles d’écrivains pakistanais et hindous et la littérature allemande entre celles d’écrivains turcs. Ma boutade avait été accueillie par des rires. Le roman d’Emine Sevgi Özdamar – dans l’édition superbement traduite par Miguel Sáenz – commence à réaliser ma prédiction ; à présent la plaisanterie est réelle » (« Quite a long time ago, at a meeting of the French Institute in Madrid, I surprised the audience by coming out with the idea that the future of French literature lay with writers from the Maghreb and Caribbean, English literature with Pakistani an Hindu writers and German literature with Turks. My boutade was greeted with laughter. Emine Sevgi Özdamar’s novel – in Miguel Sáenz’s magnificent translation – begins to fulfil my prediction; now the joke is real »). Voir l’article « On Emine Sevgi Özdamar », dans Times Literary Supplement (2 décembre 1994), p. 12.

4 .

On trouve notamment cette citation dans le chapitre « Einwanderung » de l’étude de Ottmar Ette Über Lebenswissen. Die Aufgabe der Philologie, Berlin 2004, p. 234. Goytisolo est également cité dans l’introduction de l’étude « Von der Identitätskrise zu einer ethnographischen Poetik. Migration in der deutsch-türkischen Literatur » de la contribution d’Özkan Ezli au numéro spécial Literatur und Migration de la revue Text + Kritik, dirigé par Heinz Ludwig Arnold, Munich 2006 (p. 61-73. Ici : p. 61). Et enfin, Dorothee Kimmich attire l’attention sur la remarque de Goytisolo dans son essai « Öde Landschaften und die Nomaden in der eigenen Sprache. Bemerkungen zu Franz Kafka, Feridun Zaimoğlu 4u On trouve notamment cette citation dans le chapitre « Einwanderung de l’étude de Ottmar Ette Über Lebenswissen. Die Aufgabe der Philologie, Berlin, 2004, p. 234. Goytisolo est également cité dans l’introduction de l’étude  « Von der Identitätskrise zu einer ethnographischen Poetik. Migration in der deutsch-türkischen Literatur » de la contribution d’Özkan Ezli au numéro spécial Literatur und Migration de la revue Text+Kritik, dirigé par Heinz Ludwig Arnold, Munich, 2006 (p. 61-73. Ici: p. 61). Et enfin, Dorothee Kimmich attire l’attention sur la remarque de Goytisolo dans son essai « Öde Landschaften und die Nomaden in der eigenen Sprache. Bemerkungen zu Franz Kafka, Feridun Zeimoglu und der Weltliteratur als ‘littérature mineure’ », dans  Özkan Ezli/Dorothee Kimmich/Annette Werberger (dir.), Wider den Kulturenzwang. Migration, Kulturalisierung und Weltliteratur, Bielefeld, 2009, p. 297-315. Ici : p. 297.

5 .

« Provokation der Literaturgeschichte », cf.  Dorothee Kimmich: « Öde Landschaften und die Nomaden in der eigenen Sprache », op. cit., p. 298.

6 .

Voir Manfred Schmeling/Monika Schmitz-Emans/Kerst Walstra, Literatur im Zeitalter der Globalisierung, Wurtzbourg, 2000.

7 .

Voir la remarque d’Immacolata Amodeo, selon laquelle la France a, en raison de son passé colonial, « une grande expérience de la question de l’inclusion ou de l’exclusion de phénomènes littéraires qui ne sont pas encore canonisés, mais sont étroitement liés à l’histoire du pays. » (« Frankreich hat […] eine große Erfahrung mit der Frage des Ein- oder Ausschlusses noch nicht kanonisierter, aber mit der eigenen Geschichte eng verbundener literarischer Phänomene.») Cf. Immacolata Amodeo, « Anmerkungen zur Vergabe der literarischen Staatsbürgerschaft in der Bundesrepublik Deutschland », dans Aglaia Biloumi, Migration und Interkulturalität in neueren literarischen Texten, Munich, 2002, p. 78-91. Ici : p. 86.

8 .

Pour une comparaison détaillée de la réception des littératures contemporaines germano-turques et franco-maghrébines, voir : Myriam Geiser, Der Ort transkultureller Literatur in Deutschland und in Frankreich. Deutsch-türkische und frankomaghrebinische Literatur der Postmigration, Wurtzbourg, 2015.

9 .

Juan Goytisolo, « Défense de l’hybridité ou La pureté, mère de tous les vices », dans Je est un autre. Pour une identité-monde, dirigé par Michel le Bris et Jean Rouaud, Paris, 2010, p. 205-218. Ici : p. 206.

10 .

Homi K. Bhabha, Les lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Paris, Payot, 2007, p.45 (œuvre originale : The Location of Culture, Londres/New York, 1994, p. 12).

11 .

Ottmar Ette, Literatur in Bewegung. Raum und Dynamik grenzüberschreitenden Schreibens in Europa und Amerika, Weilerswist 2001, p. 16 (« Etwas überspitzt könnte man sagen, daß gerade die Deutschen mit dem Entwurf Goethes zwar den Terminus der « ‘Weltliteratur’ geschaffen und ins Spiel gebracht, sich dann aber nicht mehr weiter darum gekümmert haben », traduction L. Royer).

12 .

Manfred Schmeling, « Ist Weltliteratur wünschenswert ? Fortschritt und Stillstand im modernen Kulturbewußtsein », dans M. Schmeling (dir.), Weltliteratur heute. Konzepte und Perspektiven, Wurtzbourg, 1995, p. 153-178.

13 .

NDT: en allemand : « das Ur-Menschliche ». Le préfixe « Ur- » signifie l’origine, l’essence. Ce terme est difficile à traduire en français et signifie l’essence même de ce qui est humain, le foncièrement humain.

14 .

Traduction L. Royer. Ibid, p. 162 : « Weltliteratur – das bedeutet […] weder die Summe sämtlicher Literaturen der Welt, noch die besonders herausgehobenen Werke, noch das alle Literaturen verbindende Ur-Menschliche, sondern es bedeutet die fortschreitende Internationalisierung der Welt der Literatur.»

15 .

Traduction L. Royer. NDT : en allemand « welthaltig ». Ce terme est difficile à traduire en français, il exprime « ce qui est de ce monde », qui est « imprégné de monde », « contient une expérience du monde ».

16 .

Kerst Walstra : « eine Literatur, die ihrem Ursprung nach nicht an einen Ort gebunden ist, die zwischen den Kulturen wandelt und deshalb wirklich welthaltig ist » (traduction L. Royer). Cf. K. Walstra : « Eine Worthülse der Literaturdebatte ? Kritische Anmerkungen zum Begriff der Weltliteratur », dans M. Schmeling (dir.), Weltliteratur heute, op. cit., p. 179-208. Ici : p. 206.

17 .

Homi K. Bhabha, Les lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, Paris, Payot, 2007, p. 45.

18 .

Ibid.

19 .

Voir Ottmar Ette, ZwischenWeltenSchreiben. Literaturen ohne festen Wohnsitz, Berlin, 2005 ; Elke Sturm-Trigonakis, Global Playing in der Literatur : Ein Versuch über die neue Weltliteratur, Wurtzbourg, 2007.

20 .

Traduction M. Geiser. Cf. Ottmar Ette, ÜberLebenswissen. Die Aufgabe der Philologie, Berlin, 2004, p. 251: « Migratorisches Schreiben […] vektorisiert gewohnte und von nationalen Institutionen geschützte Grenzziehungen in einer so grundlegenden Weise, daß sich das jeweils Nationale zunehmend seines Ortes (und seines Wortes) nicht mehr sicher sein kann. »

21 .

Homi K. Bhabha, op. cit., p. 45.

22 .

Traduction L. Royer. Cf. Elke Sturm-Trigonakis, op.cit., p. 63 : « die sich in ihren Formen, nicht aber qualitativ unterscheidet. »

23 .

Traduction L. Royer. Cf. Ibid., p. 20 : « Eine strukturelle Voraussetzung für die Aufnahme eines Textes in die NWL ist Mehrsprachigkeit […]; die andere Aufnahmebedingung betrifft die Handlungsebene und besteht in der literarischen Verarbeitung eines wie auch immer gearteten Globalisierungsdiskurses in den narrativen oder poetischen Zusammenhängen. »

24 .

Erich Auerbach, « Philologie de la littérature mondiale », texte inédit en français, traduit de l’allemand par Diane Meur, dans  Christophe Pradeau/Tiphaine Samoyault (dir.), Où est la littérature mondiale ?, Saint-Denis, 2005, p. 37 (Texte original : « Philologie der Weltliteratur », dans Gesammelte Aufsätze zur romanischen Philologie, dirigé par Fritz Schalk et Gustav Konrad, Bern/Munich, 1967, p. 301-310. Ici : p. 301).

25 .

Traduction L. Royer. Cf. Horst Steinmetz, « Globalisierung und Literatur(geschichte) », dans Schmeling/Schmitz-Emans/Walstra (dir), op.cit., p. 189-201. Ici : p.191 : « Globalisierung muß einen veränderten oder sich verändernden Zustand der Welt meinen, der auch die Literatur verändert oder verändert hat, der darum auch eine andere, eine neue Literaturgeschichtsschreibung notwendig oder jedenfalls wünschenswert erscheinen läßt. »

26 .

Ibid., p. 197 : « Es käme [...] darauf an, Literatur in [...] der vielgestaltigen und komplexen Spannung zwischen Globalität und Lokalität, in der Spannungskonstellation der Glokalisierung zu analysieren und ihre mögliche historische Entwicklung zu beschreiben. Das letzte könnte den Anfang ihrer gerade beginnenden Geschichte bilden.»

27 .

Voir Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, Paris 1999.

28 .

Traduction L. Royer. Cf. Pascale Casanova, « Literatur als eine Welt. Strukturen von Anerkennung und Macht auf der internationalen Bühne », dans Lettre International n° 69 (2005), p. 86 : « Mein Projekt ist also, die Kohärenz der globalen Struktur wiederherzustellen, in der Texte erscheinen und die nur gesehen werden kann, indem man den Weg einschlägt, der scheinbar am weitesten von ihr weg führt: durch das weite, unsichtbare Territorium, das ich die « Weltrepublik der Literatur’ genannt habe. Doch nur, um zu den Texten selbst zurückzukehren und ein neues Werkzeug zu ihrer Lektüre bereitzustellen. »

29 .

Ibid.

30 .

Ibid.: « Dieses konzeptuelle Werkzeug ist nicht « Weltliteratur’ selbst – das heißt ein Korpus von Literatur, das auf Weltmaßstab ausgedehnt wird […], sondern ein Raum: eine Menge von verbundenen Positionen, die in relationalen Begriffen gedacht und beschrieben werden müssen. Es stehen nicht die Modalitäten der Analyse von Literatur im Weltmaßstab zur Debatte, sondern die konzeptuellen Mittel, um Literatur als eine Welt zu denken.»

31 .

Voir Pascale Casanova/Tiphaine Samoyault, « Entretien sur la République mondiale des lettres », dans Christophe Pradeau/Tiphaine Samoyault (dir.), Où est la littérature mondiale ?, op. cit., p. 139-150. Ici : p. 146-147.

32 .

Voir Xavier Garnier, « Conditions d’une « critique mondiale’ », dans Pradeau/Samoyault (dir.), op.cit., p. 99-113. Ici : p. 101.

33 .

Voir ibid., p. 112.

34 .

Alain Mabanckou, « La francophonie, oui, le guetto, non ! », dans Le Monde, 19 mars 2006.

35 .

Tahar Ben Jelloun, « On ne parle pas le francophone : Ces « métèques’ qui illustrent la littérature française », dans Le Monde diplomatique, mai 2007, p. 20.

36 .

J’emprunte cette formule à Jean-Marc Moura, qui a défini la francophonie comme « espace virtuel situé à l’intersection de plusieurs espaces particuliers : la théorie postcoloniale dessine l’un de ces espaces, la particularité de celui-ci par rapport à ses homologues (linguistique, géographique et humain, politique-économique-stratégique, culturel, néo-colonial) est qu’il est littéraire et peut prétendre à une certaine homogénéité. » Voir Jean-Marc Moura, Littératures francophones et théorie postcoloniale, Paris, 1999, p. 9.

37 .

Voir Immacolata Amodeo, op.cit., p. 86 : « Man könnte fast glauben, dass Frankreich die Utopie einer demokratischen Gemeinschaft von Partikularitäten geglückt sei, würde die Rede von einer frankophonen Literatur nicht flankiert werden von jener fest verankerten Überzeugung, dass es neben der frankophonen auch eine genuin französische Literatur gibt, d.h., würde das Konzept der Frankophonie nicht die Existenz eines kulturellen Zentrums nicht nur implizieren, sondern geradezu konstitutiv dafür sein, indem es die Aufrechterhaltung der Dichotomie Peripherie vs. Zentrum garantiert ». Traduction M. Geiser : « On pourrait presque croire que la France ait réalisé l’utopie d’une communauté démocratique de particularités, si la formule de francophonie littéraire n’était pas accompagnée de la conviction solidement ancrée qu’à côté de la littérature francophone existe la littérature française originelle ; c’est à dire, si le concept de la francophonie n’impliquait pas l’idée de l’existence d’un centre de la culture française dont il est un élément constitutif garantissant le maintien de la dichotomie centre versus périphérie. »

38 .

Voir par exemple János Riesz/Véronique Porra, « Zentrifugale und zentripetale Tendenzen in der zeitgenössischen französischen/frankophonen Literatur », dans Horst Turk et al. (dir.), Kulturelle Grenzziehungen im Spiegel der Literaturen. Nationalismus, Regionalismus, Fundamentalismus, Göttingen 1998, p. 136-151.

39 .

Dominique Combe, Poétiques francophones, Paris, 1995 ; Michel Beniamino, La francophonie littéraire. Essai pour une théorie, Paris, 1999 ; Jean-Marc Moura, Littératures francophones et théorie postcoloniale, Paris, 1999.

40 .

Traduction L. Royer : « In Frankreich sind es die Beurs, die das Problem des métissage culturel verkörpern und die die französische Gesellschaft mit der Notwendigkeit konfrontieren, sich mit den Mehrdeutigkeiten und kulturellen Grenzverwischungen des postkolonialen Zeitalters auseinanderzusetzen. Das ist angesichts einer so stark der pensée unique und der clarté verpflichteten Denktradition, wie sie in Frankreich besteht, wahrhaftig ein schwieriges Unterfangen. Den métissage der Beurs zu akzeptieren hieße nichts anderes, als sich von tief verwurzelten nationalen Identitätskategorien zu verabschieden. » Voir Adelheid Schumann, Zwischen Eigenwahrnehmung und Fremdwahrnehmung : die Beurs, Kinder der maghrebinischen Immigration in Frankreich. Untersuchungen zur Dartstellung interkultureller Konflikte in der Beur-Literatur und in den Medien, Francfort s.M./Londres, 2002, p. 400.

41 .

Pour ne citer que quelques publications de référence : Alec G. Hargreaves, Immigration, « race » and ethnicity in contemporary France, Londres/New York, 1995 ; Hafid Gafaïti (dir.), Cultures transnationales de France. Des “Beurs” aux … ? Paris, 2001 ; Alec Hargreaves/Anne-Marie Gans-Guinoune (dir.), Au-delà de la littérature “beur” ? Nouveaux écrits, nouvelles approches critiques. Expressions maghrébines, n° 7/1 (2008) ; Karen Struve, Écriture transculturelle beur. Die Beur-Literatur als Laboratorium transkultureller Identitätsfiktionen, Tübingen, 2009.

42 .

Édouard Glissant, Traité du Tout-Monde, Paris, 2007.

43 .

Voir par exemple la déclaration suivante d’Édouard Glissant à propos des littératures caraïbes : « Nos littératures caraïbes sont des littératures du monde, à cause de notre expérience. Dans la Caraïbe, le monde entier est venu. » (lors d’une conversation avec Arnaud Robert, publiée dans Le Temps, 20 mars 2009).

44 .

Voir Jean-Marc Moura, « Les études postcoloniales : pour une topique des études littéraires francophones », dans Lieven D’Hulst/Jean-Marc Moura (dir.), Les études littéraires francophones : état des lieux, Lille, 2003, p. 49-61. Ici : p. 53 : « On s’intéresse alors aux écrivains postcoloniaux en France qu’ils soient exilés, expatriés ou descendants d’immigrés, représentant une « minorité’.»

45 .

Charles Bonn attire l’attention sur cette « tache aveugle » dans la recherche comparatiste, et la nécessité de nouvelles approches méthodologiques. Voir Charles Bonn, « Littérature comparée et francophonie : un mariage à risques ? » dans Littérature comparée et didactique du texte francophone (Itinéraires et Contacts de Cultures n° 26). Paris/Montréal 1999, p. 7-16 : « Mais si nous pensons que la littérature générale et comparée se doit de décrire les expressions qui échappent aux définitions « nationales’ des littératures, nous serons obligés de reconsidérer, à la fois notre conception de ce qui est ou n’est pas « littérature’, et le langage que nous utilisons pour décrire notre objet aléatoire » (p. 10).

46 .

Le motif déclencheur du manifeste a été l’attribution de cinq grands prix littéraires français à des auteurs de la dénommée « francophonie » à la rentrée littéraire 2006. Les écrivains primés sont Jonathan Littell (Goncourt et Grand Prix du roman de l’Académie française), Alain Mabanckou (Renaudot), Nancy Huston (Femina) et Leonora Miano (Goncourt des lycéens). Parmi les signataires du manifeste se trouvent des auteurs de renommée internationale tels que Tahar Ben Jelloun, Maryse Condé, Ananda Devi, Édouard Glissant, Nancy Huston, Dany Laferrière, JMG Le Clézio, Amin Maalouf, Alain Mabanckou, Wajdi Mouawad, Dai Sijie et Lyonel Trouillot.

47 .

Voir l’article « Pour une « littérature-monde’ en français », dans Le Monde des Livres, 16 mars 2007 : « Simple hasard d’une rentrée éditoriale concentrant par exception les talents venus de la « périphérie’, simple détour vagabond avant que le fleuve revienne dans son lit ? Nous pensons, au contraire : révolution copernicienne. Copernicienne, parce qu’elle révèle ce que le milieu littéraire savait déjà sans l’admettre : le centre, ce point depuis lequel était supposée rayonner une littérature franco-française, n’est plus le centre. […] Le centre, nous disent les prix d’automne, est désormais partout, aux quatre coins du monde. Fin de la francophonie. Et naissance d’une littérature-monde en français. »

48 .

Michel Le Bris/Jean Rouaud (dir.), Pour une littérature-monde, Paris, 2007.

49 .

Traduction L. Royer : « The call for a French-style « world literature’ [...] is a prerequisite for accommodating the new contours of literature in French. Having said this, the claims and demands of the „44“ [...] ignore in their « constellation’ the « other other’ located within France, namely the Beur generation of writers and the pluridimensional and pluri-ethnic writings of the banlieue authors, of which not a single one is included ». Cf. Dominic Thomas, « New Writing for New Times : Faïza Guène, banlieue writing, and the post-Beur generation », dans Alec Hargreaves/Anne-Marie Gans-Guinoune (dir.), Au-delà de la littérature “beur” ? Nouveaux écrits, nouvelles approches critiques. Expressions maghrébines n° 7/1 (2008), p. 33-51. Ici : p. 38.

50 .

Traduction L. Royer : « Die « Krise des Kulturkonzepts’ lässt sich eben nicht nur dadurch überwinden, dass immer wieder neue « Lesarten’ von Kultur hervorgebracht werden, sondern dass man nach anschlussfähigen pragmatischen Kategorien sucht, mit denen nicht allein disziplinen-, sondern auch kulturenübergreifend gearbeitet werden kann ». Cf. Doris Bachmann-Medick, Cultural turns. Neuorientierungen in den Kulturwissenschaften, Reinbeck b. Hamburg 2006, p. 396.

51 .

Traduction L. Royer : « Erarbeitung eines transkulturellen und transnationalen Begriffssystems », ibid.

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