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Esthétique et littérature coranique : lectures, prose et poétique du Coran

Soufian Al Karjousli

La question de l’esthétique est une question philosophique essentielle lorsqu’elle aborde la littérature coranique. Les philologues arabo-musulmans, linguistes et grammairiens, étaient déjà partagés entre différentes tendances à propos de la présence de l’esthétique dans le texte coranique, de son origine, de son rôle, de sa nature et enfin des formes qu’elle prend. Les interprètes et traducteurs du texte coranique ont été plus ou moins sensibles à ces questions. Partir de quelques procédés linguistiques, tels que les phénomènes de polysémie et de synonymie, permet tout d’abord d’aborder quelques unes des bases de l’esthétique coranique. C’est ensuite en interrogeant les liens entre l’esthétique et le « miracle coranique » que l’on en arrive à détecter les natures du texte coranique et à en montrer le côté poétique et littéraire. Cela invite enfin à replonger aux sources antéislamiques de cette esthétique pour mieux montrer la multiplicité des formes dans les lectures coraniques.

1. Polysémie et synonymie aux sources de l’esthétique

La richesse des sens portés par la langue arabe est considérée, en elle-même, comme venant produire de l’esthétique. Les lettrés arabes se sont donc très tôt penchés sur certains procédés linguistiques qui permettaient la multiplication des sens.

1.1 Polysémie et esthétique

Certains linguistes étaient partisans de considérer la présence du phénomène polysémique à travers les vocables coraniques comme signe de richesse esthétique de ce texte. C’est pourquoi ils ont mené des recherches spécialisées pour mettre en valeur ce phénomène. Chajari (né en 1058, mort en 1148) peut être considéré comme un des pionniers des recherches sur les mots polysémiques. Il a classé tous les mots qu’il a considérés comme polysémiques dans son ouvrage Mat-tafaqa lafzuhu wakh talafa maanahu1 et a sélectionné 1313 mots polysémiques à partir de la poésie arabe, du Coran et des hadiths. Anbâri, Séjistâni et Sikkayt, se sont spécialisés dans la recherche des mots polysémiques de sens opposés « homonymie des opposés », ces vocables pouvant alors être considérés comme un signe esthétique exceptionnel, autant dans la langue arabe que dans le texte coranique. Anbâri en a ainsi sélectionné 296 dans le Coran et les hadiths, Sijistâni 191 et Sikkayt 93. Parmi ces savants fervents de l’homonymie des opposés2, on trouve aussi Abi Abdullah Al Ansâri, Ibn Khalawayih, et Attâj As Sibki. Ils prouvent tout à la fois l’existence de la forme antonymique et les relations qu’elle entretient avec la richesse esthétique et stylistique de l’arabe coranique. Sakkâki3, lui, parle de « science des multiples significations », en arabe ‘ilmu taadudi l-maâni, tout en considérant que ces multiples significations sont la marque d’un grand raffinement stylistique.

Le procédé de la synonymie, repéré comme étant une figure particulière de la polysémie, fait alors, lui aussi, l’objet d’attentions spéciales.

1. 2 Synonymie et esthétique

Ibrâhim Anis4 explique qu’en 400 de l’Hégire, les linguistes arabes étaient divisés en deux grandes écoles sur la question des liens entre « synonymes et beauté linguistique », al-mutaradifât wa jamâl al lugha. Si certains trouvaient que la synonymie était plutôt un handicap pour la langue arabe, une grande majorité d’entre eux pensait qu’elle en était au contraire une force indéniable et ils étaient attachés à la valoriser. Ibn khalawyh cite ainsi cinquante synonymes pour l’épée. Al-Kayia5 montre, lui aussi, la richesse stylistique de la langue par le nombre de synonymes attribués à un seul nom. Il prend l’exemple du lion qui porte plus d’une centaine d’appellations (asad, sabi’, layth, etc.). Finalement, Ibrâhim Anis insiste sur le fait que les bédouins mesuraient la maîtrise de leur langue et leur degré de raffinement esthétique à l’étendue du nombre de synonymes qu’ils connaissaient et pouvaient employer. Le débat a été très vite porté sur le plan théologique avec des réflexions autour de l’appellation des 99 noms de Dieu, les plus beaux. La mystique pouvait-elle se nourrir de l’esthétique en multipliant les noms de Dieu ou devait-elle sacrifier la synonymie sur l’autel d’une unicité excluant l’interchangeabilité ? Les 99 noms de Dieu, sélectionnés pour magnifier Dieu, devaient-ils être considérés comme interchangeables, donc comme des synonymes, ou devaient-ils être considérés comme inchangeables, chaque mot qualifiant Dieu ayant alors un sens plein, unique et non interchangeable ? A mi-chemin entre ces deux options, le philosophe Ar-Râzi6 acceptait le concept de synonyme à condition qu’il n’y ait pas de variation importante de sens. La question du sens vient donc nécessairement interférer avec celle de l’esthétique et invite à s’interroger sur la nature même de l’écriture coranique.

2. Poétique de la langue arabe et du texte coranique : l’esthétique participe-t-elle au « miracle coranique » ?

La question du miracle coranique invite à de nombreuses interrogations au sujet de la place de la poésie, et donc de l’esthétique littéraire, dans un texte souvent considéré comme sacré.

2.1 Esthétique et « miracle coranique »

Le style coranique a été expliqué par les uns comme « miracle ultime »7. Le miracle coranique serait alors lié au fait que le Coran aurait été fixé, à l’époque de sa révélation8, dans un style inimitable. D’autres estiment que l’esthétique même de son écriture participe du miracle.

Un certain nombre de linguistes et théologiens pensent ainsi que les versets coraniques riment, tout comme les vers d’un poème. Pour eux, l’esthétique du Coran réside dans ces versets qui chantent et qui riment. Georges khodr pense que le Coran a été rédigé dans le plus beau style de toutes les périodes littéraires. Il écrit qu’il leur « arrive parfois, entre chrétiens, de discuter [de leurs] préférences stylistiques dans le texte coranique [et par conséquent que] l’arabité culturelle existe9 [… que cette] sensibilité arabe commune vient fondamentalement de l’Islam, et [que] l’Islam reste manifestement un phénomène linguistique. [Ce serait alors] en connexion avec lui que le témoignage [deviendrait] plus fort ». Il estime alors que c’est dans ce contexte que « l’Eglise d’Antioche uniquement constituée d’arabes [a été] plus particulièrement douée pour transmettre le message de l’Evangile aux musulmans »10.

D’autres, à commencer par les premiers qurayshites opposés au départ dans leur majorité à la prophétie de Muhammad, estiment que le Coran ne peut être classé ni comme forme littéraire, ni comme forme poétique. Ils traitent Muhammad de rêveur, d’inventeur, de poète. Le Coran rapporte d’ailleurs leur vision :

بَلْ قَالُوا أَضْغَاثُ أَحْلامِ بَلِ افْتَرَاهُ بَلْ هُوَ شَاعِرٌ11
Bal qalu adghâthu ahlâmin, bal iftarahu bal huwa châ‘irun
Mais ils12 dirent :
Voilà plutôt un amas de rêve13.
Ou bien il14 l’a inventé. Ou c’est plutôt un poète.

Le texte coranique insiste une deuxième fois sur le fait que ses paroles ne sont pas les paroles d’un poète :

وَمَا هُوَ بِقَوْلِ شَاعِرٍ قَلِيلاً مّا تُؤْمِنُونَ15
Wa ma huwa biquli châ‘irin qalilan mâ tu’minun
[Le Coran] n’est pas la parole d’un poète, mais vous ne croyez que rarement.

Si le Coran confirme que les versets ne sont pas les paroles d’un poète, mais les paroles de Dieu, il ne nie pas que les versets puissent rimer, tout comme les vers poétiques.

La plupart des linguistes arabes, eux, n’ont jamais classé le texte coranique ni dans la littérature, ni parmi les formes poétiques. Ils le prennent comme une forme propre. Quant à la majorité des musulmans, elle évite d’établir des liens entre Coran et poésie, de crainte de réveiller l’idée que le Coran soit de la poésie et de l’attribuer à Muhammad, le poète, et non à Dieu. Elle s’appuie sur un traumatisme historique datant du comportement des premiers qurayshites qui considéraient les versets coraniques comme des versets inspirés par le génie des poètes. En effet, une croyance de l’époque voulait que chaque poète soit accompagné d’un génie. Au moment de la naissance de l’islam, les poètes symbolisaient le plaisir malsain. C’est certainement pour ces raisons que le verset suivant est la plupart du temps interprété, par At Tabari 16 lui-même, dans ce sens :

وَالشُّعَرَاءُ يَتَّبِعُهُمُ الْغَاوُونَ17
Wach- ch‘râ’ yatba‘uhumu l-ghâwuna
Et quant aux poètes, ce sont les égarés qui les suivent.

Cette interprétation se trouve pourtant en contradiction avec le comportement de Muhammad qui appréciait les poètes. Ce constat amène à proposer une autre traduction qui relativise le sens du propos : « Et quant aux poètes [en contact avec les Djinns], ce sont les égarés qui les suivent18 ».

Sâdeq Ibrâhim ‘arjuk 19 insiste aussi sur cette différence et fait la distinction entre une condamnation coranique de quelques poètes et la position favorable du Coran à l’égard de la poésie en générale. De nos jours, ce rappel est indispensable à un moment où des islamistes s’attaquent aux poètes en faisant l’amalgame entre les poètes habités par les djinns, la poésie en général et la nature poétique des versets coraniques. La simple comparaison des versets coraniques avec des vers poétiques est utilisée par les musulmans les plus radicaux pour réveiller cette confusion entre nature divine de versets coraniques et nature poétique influencée par les djinns. Dans l’Egypte actuelle20, les Frères musulmans21 portent plainte contre certains poètes au nom d’une association entre poésie et influence satanique.

Affirmer que le texte coranique a une dimension poétique amène à accepter que le Coran soit écrit dans une langue, l’arabe, soumise comme les autres langues aux diverses évolutions linguistiques et expériences esthétiques et à refuser d’en faire une langue sacrée.

La langue arabe, dès avant l’islam, avait été considérablement modelée par des procédés poétiques notamment. La mesure des rythmes qu’elle pouvait porter répondait, dès l’époque préislamique, à certains canons de l’esthétique linguistique.

2.2 Métrique linguistique pour une maîtrise esthétique

Rimes et rythmes des versets coraniques rappellent ceux de la poésie à la veille de l’islam. Les mètres les plus utilisés dans la poésie arabe antéislamique à l’époque antéislamique « aj-jâhiliya » ont été ensuite codifiés au VIIIe siècle par Al khalil bin Ahmad Al Farahidi22. Ils n’ont presque pas changé depuis. Le mètre se base sur la longueur des syllabes. Il existe des syllabes courtes, une consonne suivie d’une voyelle courte, et des syllabes longues, une voyelle suivie d’une consonne ou d’une voyelle longue. Ainsi la poésie arabe ne s’appuie pas seulement sur la longueur des vers et les rimes mais sur un certain rythme interne à chaque « ligne », bayt. Chaque bayt est divisée en deux moitiés, chatr-s, qui correspondraient aux vers poétiques. Les différents mètres se distinguent les uns des autres par le nombre de syllabes et l’ordre, l’alternance de syllabes courtes et longues. Cependant, il existe souvent plusieurs variations d’un même type de mètre puisque, par exemple, deux syllabes courtes peuvent être remplacées par une longue. Voici quelques noms de mètres poétiques : tawil, « long » ; kâmel, « entier » ; wâfer, « riche » ; basyt, « simple » ; khafif, « léger » ; sari‘, « rapide » ; madid « vers prolongé » ; hajaz « vers chantés »…

Le texte coranique qui, à l’image de son époque, représentait la modernité, préfère à la métrique classique une forme plus moderne. Cependant, il recourt tout de même à des mètres de l’époque antéislamique dont les plus anciens sont issus de l’écriture hébraïque ou araméenne. Yusef Durra Al Haddâd23 montre l’origine préislamique de quelques styles coraniques à travers les sourates comme Al ‘Alaq 24, « l’adhérence », Al Muzamel25 « l’enveloppé », Maryam26 « Marie », Al baqara27 « la génisse », Al Mâ’ida 28 « la table servie ». Il montre qu’on peut reconstruire ces versets dans le style at-tasmit, c’est à dire sur le mode de la poésie ancienne. Il pense que le positionnement des mots coraniques disposés de façon continue sur une ligne, comme présentés habituellement dans le Coran et reproduit ci-dessous, cache la forme poétique de ces versets :

اقْرَأْ بِاسْمِ رَبِّكَ الَّذِي خَلَقَ خَلَقَ الْإِنْسَانَ مِنْ عَلَقٍ اقْرَأْ وَرَبُّكَ الْأَكْرَمُ الَّذِي عَلَّمَ بِالْقَلَمِ عَلَّمَ الْإِنْسَانَ مَا لَمْ يَعْلَمْ 29...

Pour lui, il suffit de ne pas utiliser la virgule coranique habituelle du texte pour que la forme poétique initiale réapparaisse. Il propose de disposer les versets du texte coranique comme dans le Zabur (les Psaumes de David30), pour retrouver l’ancien mètre des Psaumes31, qui est composé successivement de cinq vers de la même taille, puis de trois, puis de six et enfin de cinq.

اقْرَأْ بِاسْمِ رَبِّكَ الَّذِي خَلَقَ .... خَلَقَ الْإِنْسَانَ مِنْ عَلَقٍ
Iqra’ bismi rabika-l ladhi khalaq….›khalaqa-l insâna min ‘alaq
Prêche au nom de ton Seigneur qui créa … qui créa l’Homme d’une adhérence
اقْرَأْ وَرَبُّكَ الْأَكْرَمُ.... الَّذِي عَلَّمَ بِالْقَلَمِ
Iqr’ wa rabbukal-akram…..al-ladhi allama bi-l qalam
Prêche ton Seigneur étant le Très Généreux … qui enseigna par le calame
عَلَّمَ الْإِنْسَانَ مَا لَمْ يَعْلَمْ32
‘‘allama-l insâna mâ lam ya‘lam
Et enseigna à l’Homme ce qu’il ignorait33

La même chose peut-être faite pour la sourate Marie :

34 يَا مَرْيَمُ لَقَدْ جِئْتِ شَيْئاً فَرِيّا فَأَتَتْ بِهِ قَوْمَهَا تَحْمِلُهُ قَالُوا
Fa’atat bihi qaumaha tahmiluhu qâlu yâ Mariyamu laqad ji’ti chay’an fariya
vint donc aux siens, portant (l’enfant) … ô Marie !, dirent-ils, "tu as accompli une chose monstrueuse35
قالوا كيف نكلم من كان في المهد صبيا فأشارت إليه
qâlu kayfa nukallimu man kâna fyl mahdi sabyian fa ‘achârat ilayh
[Marie] fit un signe vers [l’enfant], … “comment”, dirent-ils, “parlerions-nous à un enfançon qui est au berceau ?”36
قَالَ إِنِّي عَبْدُ اللَّهِ ... آتَانِيَ الْكِتَابَ وَجَعَلَنِي نَبِيّاً
qâla inni Abdullah €atânyial kitâba wa ja‘alani nabyian
Mais [l’enfant] a dit : Je suis serviteur d’Allah. ... Il m’a donné l’Ecriture et m’a fait Prophète37 وَالسَّلَامُ عَلَيَّ يَوْمَ وُلِدتُّ ... وَيَوْمَ أَمُوتُ وَيَوْمَ أُبْعَثُ حَيّاً
Was-salâmu ‘aliya yama wulidtu  wa yuma amutu wa wa yuma ub‘athu haiyan
Que le salut soit sur moi le jour où je naquis ... le jour où je mourrai et le jour où je serai rappelé vivant38

Si le mode coranique de présentation des versets dissimule une forme poétique, il ne réduit en revanche pas les possibilités de lectures du texte sur des modes multiples, qui se réapproprient une esthétique poétique, en partie inspirée des sources antéislamiques.

3. Formes de l’esthétique dans les sources antéislamiques et lectures coraniques

Pour faire affleurer l’esthétique poétique de la littérature coranique on peut par exemple multiplier les sens de lecture. C’est un procédé classique en poésie, qui peut être repris comme stratégie dans le champ littéraire coranique afin d’ouvrir les interprétations, par exemple à travers la lecture du Coran à l’envers, mankus al-Qur’ân.

3.1 Le palindrome et l’anacyclique comme figures de styles

Le palindrome est une figure de style qui correspond à un texte ou à un mot dont l’ordre des lettres reste le même, qu’on le lise de gauche à droite, ou de droite à gauche. Par contre, une lecture de droite à gauche, qui donne un sens différent de celui obtenu par une lecture de gauche à droite, conduit à classer la figure dans le domaine de l’anacyclique. La figure du palindrome (ou palindrome de lettres) existe dans de nombreuses langues, en français39 comme en arabe. Il est fréquent dans des jeux de style utilisés par l’arabe moderne, tels que cette phrase qui se lise de droit à gauche et de gauche à droite sans aucune changement:

حوت فمه مفتوح
hut famuhu maftuhž
Une baleine à bouche ouverte.

ou bien :

عقرب تحت برقع
‘aqrab taht barqa‘
Un scorpion sous un voile.

On trouve aussi :

بلح تعلق تحت قلعة حلب
bala ta‘alaq taht qal‘at halab
Une date est accrochée sous la citadelle d’Alep

ou encore :

أرض خضرا
Ard khdra
Terre verte

Et enfin :

مودته تدوم
Mudatuh tadum
Son amour est éternel

L’arabe antéislamique utilisait également des effets stylistiques multiples dont le palindrome, mais en croisant une lecture horizontale et une lecture verticale40. Les exemples suivants sont donc à lire de droite à gauche et de haut en bas. Les flèches indiquent les directions de lecture.

ألــــــــــــوم صديقـــــي وهـــــــــذا محــــــــــــال
Alumu sadiqi wa hadha muhâlu
Je critique mon ami et cela est impossible
صديقــــــــي أحبــــــــــــه كـــــــــلام يقـــــــــــال
sadiqi uhibuh u kalamun yuqâlu
Mon amie, je l’aime et je ne le cache pas
وهـــــــــــذا كــــــــــــــلام بليــــــــــغ الجمــــــال
wadha‡kalâmun balighu-l jamâli
Ceci est des paroles éloquentes
محـــــــــــــال يــــــــــــقال الجمـــــــال خيـــــــال
Muhâlun yuqâlu-l jamâlu khayalu
Il est impossible de dire que la beauté est un mirage.

L’arabe antéislamique utilisait aussi la figure de style de l’anacyclique. La célèbre poésie appelée al qasyda al rajbiya, « la poésie du mois de rajab  du calendrier de l’hégire », fonctionne sur ce principe. Elle peut se lire du début jusqu’à la fin (de droite à gauche) ou de la fin jusqu’au début (de gauche à droite). Selon le mode de lecture, les sens sont antinomiques. La lecture normale (de droite à gauche) donne un sens qui permet de flatter la tribu arabe en question. La lecture de gauche à droite insulte la même tribu.

- Lecture de droite à gauche :

La lecture de droite à gauche peut se faire de deux manières : en une seule fois ou en inversant les deux parties du vers. Le sens global reste le même.

- en une seule fois :

حلموا فما ساءَت لهم شيم | سمحوا فما شحّت لهم مننُ
halimu fam†sâ’at lahumšchiyamu | samahu famâ chahhat lahum minanu
Ils sont doux, ce qui n’a pas affaibli leurs valeurs / Ils dépensent, ce qui ne les a pas rendus pauvres
سلـموا فـلا زلّت لهم قدمُ | رشـدوا فــلا ضـلّت لهم سـن
salimu famâ zalat lahum qadamu | rachidu falâ dallat lahum sinan
Sains et saufs, jamais leur pied ne glisse / [ils sont] raisonnables, leurs valeurs sont intactes

- en inversant les deux parties du vers : on lit donc le deuxième vers, puis le premier.

žsamahu famâ chahhat lahum minanu | halimu famâ sa’at lahum chiyamu
Ils dépensent, ce qui ne les a pas rendus pauvres / Ils sont doux, ce qui n’a pas affaibli leurs valeurs.
rachadu falâ dallat lahum sinanu | salimu famâ zalat lahum qadamu
[Ils sont] raisonnables, leurs valeurs sont intactes / Sains et saufs, jamais leur pied ne glisse.

- Lecture de gauche à droite :

La lecture de gauche à droite donne une poésie insultante pour la tribu.

مننٌ لهم شحّت فما سمحوا | شيمٌ لهم ساءَت فما حلموا
minanu lahum chahat famâ samahu | chiyamu lahum sâ’at famâ halimu
Leurs valeurs affaiblies, ils ne sont plus doux / Ils dépensent, ce qui les a rendus pauvres.
سننٌ لهم ضلــّت فلا رشـدوا | قـدمٌ لهم زلّت فــلا سلموا
Sinanu lahum dallat falâ rachadu | qadamu lahum zalat famâ salimu
Leurs valeurs ne sont plus intactes, ils ne sont plus raisonnables / leur jambe glisse, jamais sains et saufs.

Les poésies à lectures multiples ne manquent pas. La poésie suivante41, par exemple, se lit normalement, de droite à gauche pour flatter le chef de tribu Naufal ben Dârem, mais si on ne lit que les premières moitiés chatr de chaque vers (donc celles qui sont à droite) et si on les lit du haut vers le bas, la lecture poétique amène l’insulte.

Lecture normale : l’ensemble des vers de droite à gauche

إذا أتيت نوفل بن دارم أمير مخزوم وسيف هاشم
idha atyta Naufal ben Dâremin amiru Makhzumen wa sayfa hâchimen
Si tu te rends chez Naufal ben Dârem l’émir de Makhzum et l’épée de Hâchem
وجــدته أظلم كل ظــالم على الدنانير و الدراهم
wajadtahu azlam kulli zâlem ‘alal-dananiri wad- darâhem
Tu le trouveras le plus tolérant de tous les tolérants face aux deniers et à l’argent.
idha atyta Naufal ben Dâremin wajadtahu azlam kulli zâlem

La même poésie lue en ne sélectionnant que les moitiés de chaque vers, lues de haut en bas, donne un sens de tyrannie à ce même chef de tribu :

إذا أتيت نوفل بن دارم | وجدتــه أظلـم كل ظــالم
idha atyta Naufal ben Dâremin | wajadtahu azlm min kulli zâlem
Si tu te rends chez Naufal ben Dârem | l’émir de Makhzum et l’épée de Hâchem
أمير مخزوم | وسيف هاشم على الدنانير و الدراهم
amiru Makhzumen wa sayfa hâchimen | ‘alal-dananiri wad- darâhem
L’émir de Makhzum et l’épée de Hâchem | face aux deniers et à l’argent

Selon le choix de lecture, il est donc possible, à partir du même poème, d’honorer ou de déshonorer un chef de tribu. Appliquée à d’autres domaines, ces figures de style posent de nombreux problèmes d’interprétation car elles ouvrent des possibilités de lectures et donc de compréhensions radicalement différentes en transformant par la seule direction de lecture un sens positif en un sens négatif. Appliquées au texte coranique, elles peuvent donc aller jusqu’à ouvrir vers des interprétations opposées.

3.2 La lecture du Coran à l’envers, mankus al-Qur’ân

Le palindrome devient un exercice littéraire complexe lorsqu’il s’agit du texte coranique. Le sens du texte peut alors paraître obscur ou contradictoire avec l’anacyclique. Ibn Manzur dans son encyclopédie de la langue arabe, Lisân al-’Arab42, et Sijistâni dans son livre Kitâb al-Masâhif43, « le livre des manuscrits coraniques », font référence à un procédé spécifique, celui de mankus al-Qur’ân, dit aussi mankus al-Qalb, « la lecture coranique à l’envers ». Selon Abu ‘Ubayd, c’était un procédé connu mais qui variait selon la sélection de lecture opérée : verset, sourate ou Coran en entier. Les uns pensent que cela concerne la lecture d’une sourate, qui peut être la sourate la plus longue, al-Baqara, « la Génisse », et l’appliquent en commençant par la réciter à l’envers de sa fin à son début44. Abu ‘Ubayd pense que ce procédé dépasse les capacités du commun des Musulmans. Il nous dit aussi que d’autres comprennent qu’il faut l’appliquer à toute la lecture du Coran à partir de la fin du Coran jusqu’à la sourate « la Génisse », al-Baqara. Il convient donc de faire la lecture de la dernière sourate jusqu’à la première. Dans ce cas, le contenu des sourates reste intact. C’est ce que font les enfants à l’école coranique qui, pour faciliter l’apprentissage, commencent par la sourate la plus courte. Une autre possibilité offerte par mankus al-Qur’ân est de lire certains versets à l’envers, soit en lisant à l’envers lettre à lettre (premiers cas illustrés ci-dessous), soit en intervertissant les deux moitiés du verset, chatr. Ce sont des figures particulières du palindrome. Dans quelques cas, les interversions ne semblent pas perturber le sens :

La lecture à l’envers lettre à lettre sans changement de sens peut être illustrée par plusieurs versets coraniques courts :

Les versets suivants se lisent indifféremment de droite à gauche ou de gauche à droite :

45كُل فِي فَلَك
Kulu fy fluk
Chacun vogue dans une orbite.

Ce deuxième verset peut être lu par le biais d’une interversion des lettres :

46 ربك فكبر
Rabuka fa-kber
Et de ton seigneur, célèbre la grandeur.

mais aussi en procédant à une interversion des mots :

كبر ربك
kber rbak
Célèbre la grandeur de ton seigneur.

La lecture de ce troisième verset peut accepter l’interversion des deux parties du verset sans changement de sens.

La lecture de droite à gauche donne :

إِيَّاكَ نَعْبُدُ وَإِيَّاكَ نَستَعين47
Iyâka na‘budu wa iyâka nasta‘in
C’est toi que nous adorons et c’est sur toi que nous comptons.

Mais, il est possible, tout comme dans la poésie de lire la deuxième partie, chatr, avant la première. L’ordre devient alors :

َإِيَّاكَ نَسْتَعِينُ و إِيَّاكَ نَعْبُدُ
iyâka nasta‘in wa iyâka na‘budu
C’est sur toi que nous comptons, c’est toi que nous adorons.

Par contre, dans de nombreux cas, le sens va en être perturbé. Abu ‘Ubayda48 nous en montre un exemple avec la construction à l’envers d’une phrase coranique qui conduit à comprendre le sens de manière contraire :

فَإِذَا قَرَأْتَ الْقُرْآنَ فَاسْتَعِذْ بِاللَّهِ مِنَ الشَّيْطَانِ الرَّجِيم 49ِ
Fa’idha qara’ta-l qur’âna fasta‘dh bil-lâhi mina-l chaytâni-r rajim

La compréhension mot à mot dans l’ordre de la phrase coranique donne :

Si tu lis le Coran demande la protection de Dieu contre le diable.

Abu ’Ubayda écrit que ce verset est à comprendre dans le sens de :

فَاسْتَعِذْ بِاللَّهِ مِنَ الشَّيْطَانِ الرَّجِيم إِذَا قَرَأْتَ الْقُرْآنَ
fasta‘dh bil-lâhi mina-l chaytâni-r rajim fa’idha qara’ta-l qur’âna
Demande [d’abord] la protection de Dieu contre le Diable avant de réciter le Coran.

Lire la phrase dans le sens inverse revient ici à conforter tout un système de comportements qui demande aux Musulmans de se protéger d’abord du diable et seulement ensuite de lire le Coran.

L’idée de rendre le Coran intouchable est une idée institutionnelle mais n’a, à aucun moment, empêché les Musulmans de s’approprier le texte, même si cela a suscité des débats très vifs. Cette réappropriation pose moins problème quand elle se fait à l’oral.

Conclusion

Les liens entre esthétique et littérature coranique sont nombreux, mais leur existence même suscite des conflits à l’intérieur du monde musulman. Si la grandeur de la poésie arabe est en général reconnue, le fait qu’elle puisse avoir influencé jusqu’au cœur même du Coran n’est pas accepté par tous. Cependant, l’observation de la grande variété des modes de lectures coraniques montre qu’existent de nombreuses formes d’appropriations du texte s’inspirant de la poésie. Seuls les sens de lecture ont été évoqués dans cet article, mais il serait également intéressant de montrer comment la répétition est l’un des styles très prisé de l’écriture coranique.

Bibliographie

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Ribhi Kamal, L’Homonymie des opposés en arabe, Beyrouth, dâr al-‘arabiyya, 1975.

Souhayl, A., Le Coran. Les preuves de sa provenance divine : Les miracles de la structuration de son texte, http://www.islaminfo-ci.org/spip.php?article2383

Sijistâni, Abu Bakr ‘Abd Allâh b. Sulimân b. Al-’Ach‘ath Al-Hanbali, (Al-), Kitâb al-Masâhif (« Le livre des Corans »), Beyrouth, Dâr al-bachâ’ir al-islâmiyya, 2002, 2 vol., p. 54544.

Chajari, Abi As-Sa‘adât (Ibn-ach-), Mâ-t tafaqa lafzuhu wa-khtalafa ma‘nâhu (« Ce qui se prononce de la même manière avec des sens différents »), Beyrouth, dâr al-kutub al-‘ilmiyya, 1996

Taymi, Abi ‘Ubayda Mu‘ammar b. Al-Muthannâ (Al-), Maz al-Qur’ân (« Métonymie coranique »), le Caire, Maktabat al-khânji,1954, 2 vol.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Palindrome

http://www.islamdefrance.fr/main.php?module=categorie&idrubrique=13&rubr...

Islam Info, http://news.abidjan.net/h/340586.htmlة mardi 18 août 2009

http://www.saint-serge.net/IMG/pdf/La_nature_de_l_Islam.doc_.pdf

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http://www.kl28.com/mag/article.php?ArtID=31&Issue=1

http://www.ahewar.org/debat/show.art.asp?aid=149929

http://www.ssrcaw.org/ar/show.art.asp?aid=8336

1 .

Chajari, Abi As-Sa‘adât (Ibn-ach-), Mâ-t tafaqa lafzuhu wa-khtalafa ma‘nâhu (« Ce qui se prononce pareil avec des sens différents »), Beyrouth, dâr al-kutub al-‘ilmiyya, 1996.

2 .

Ribhi Kamal, L’Homonymie des opposés en arabe, Beyrouth, dâr al-‘arabiyya, 1975, p. 5.

3 .

Muhammad ‘Abid Al-Jâbiri, Bunyat al-‘aql al-‘arabi (« La structure de la raison arabe »), Beyrouth, Markaz al-wihda al-‘arabiyya, 1996, p. 89.

4 .

Anis, Ibrâhim, Al-lahat al-‘arabiyya (« Les dialectes arabes »), Le Caire, Maktabat al-anjlu al-masriyya, 1965, p. 174.

5 .

Ibid., p. 175.

6 .

Ar-Râzi, Imâm Fakhr Ad-Din Muhammad b. ‘Umar, At-tafsir al-kabir wa Mafâtih al-ghayb (« La grande interprétation et les clefs de l’inconnu »), Beyrouth, dâr al-kutub al-‘ilmiyya, 1990, 31 tomes.

7 .

Souhayl, A., Le Coran. Les preuves de sa provenance divine : Les miracles de la structuration de son texte, http://www.islamdefrance.fr/main.php?module=categorie&idrubrique=13&rubr...

8 .

mardi 18 août 2009 - Par Islam Info, http://news.abidjan.net/h/340586.html

11 .

Coran, 21/5

12 .

Les opposants.

13 .

Jean-Yves L’Hopital, ‘Umar b. al-Fârid, poèmes mystiques, Damas, Institut Français d’Etudes Arabes de Damas, 2001, traduit la même expression « adghâthu ahlâmin » (dans la sourate 12 verset 44) par : « Ils dirent : « Ce n’est qu’un embrouillamini de rêves ! » (p. 455).

14 .

Le Prophète.

15 .

Coran, 69/41.

16 .

At-Tabari, Abi Ja‘far Muhammad b. Jarir, Mukhtasar Tafsir at-Tabari (« Résumé de l’interprétation de Tabari »), La Mecque, dâr Yusuf, 2ème vol., 1402 de l’hégire, p. 134.

17 .

Coran, 26/224

22 .

Khawan, René R. La Poésie arabe, Paris, Phébus, 1995, p. 448.

23 .

Haddâd,Yusuf Durra, Durus qur’âniyya, nazm al-Qurân wa l-kitâb (« Cours coranique, La construction du Coran et du Livre »), Liban, Al-Maktaba al-bulisiyya, 1989, vol. 3, 893 p.Ÿ

24 .

Coran, 96.

25 .

Coran, 73.

26 .

Coran, 19.

27 .

Coran, 2.

28 .

Coran, 5.

29 .

Coran, 96.

32 .

Coran, 96.

33 .

Régis Blachère, le Coran, 1-2-3-4/96. éd., Maisonneuve, Paris, 1999.

34 .

Le Coran, 19/28.

35 .

Régis Blachère, le Coran, 96/28, 29,30.

36 .

Régis Blachère, le Coran, 96/28, 29,30.

37 .

Régis Blachère, le Coran, 96/28, 29,30.

38 .

Régis Blachère, le Coran, 96/28, 29,30.

39 .

Georges Perec, « Grand Palindrome », de http://www.islaminfo-ci.org/spip.php?article2383

40 .

Rafaël Al Yasu‘i, Gharâ’eb al-lugha al ‘arabiya (« Les Bizarreries de la langue arabe »), Liban, dâr al machreq, 1959, p. 114.

41 .

Id.

42 .

Ibn Manzur, Al-Andalusi, Lisân al-‘Arab (« La langue des Arabes »), Egypte, Dâr al-ma‘ârif, 1979, 6 vol., p. 4540.

43 .

Sijistâni, Abu Bakr ‘Abd Allâh b. Sulimân b. Al-’Ach‘ath Al-Hanbali, (Al-), Kitâb al-Masâhif (« Le livre des Corans »), Beyrouth, Dâr al-bachâ’ir al-islâmiyya, 2002, 2 vol., p. 545.

45 .

Coran, 36/40.

46 .

Coran, 74/3.

47 .

Coran, 1/4.

48 .

Taymi, Abi ‘Ubayda Mu‘ammar b. Al-Muthannâ (Al-), Majâz al-Qur’ân (« Métonymie coranique »), le Caire, Maktabat al-khânji,1954, 2 vol.

49 .

Coran, 16/98.

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