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Appel à communication, colloque « Les lieux de la fiction sadienne », 23-24 octobre 2014

Organisateurs : Geneviève Goubier et Stéphane Lojkine, CIELAM, Maison de la recherche Schuman, Université d’Aix-Marseille (AMU)

Contact : Absa d’Agaro, absa.ndiaye@univ-amu.fr

 

Pourquoi un colloque Sade en Provence en 2014 ?

Héritier de l’une des plus anciennes maisons de Provence, seigneur de Saumane et de Lacoste, le marquis de Sade est mort le 2 décembre 1814, à l’hospice de Charenton. Le bicentenaire de sa mort a été inscrit au registre des Célébrations nationales[1]. Après les célébrations éclatantes de Rousseau en 2012, et de Diderot en 2013, celles de cet héritier dérangeant des Lumières se font plus discrètes[2]. La Provence, où il a passé une partie de son enfance et de sa jeunesse, et son université, organisatrice du premier colloque Sade en France en 1966, se devaient de relever le défi[3].

Sade et la Provence

Sade n’est pas né en Provence, mais à Paris, le 2 juin 1740, à l’hôtel de Condé, à la famille duquel il est apparenté par sa mère : il y est élevé durant ses trois premières années. De quatre à dix ans (1744-1750), son éducation est confiée à ses tantes d’Avignon puis à son oncle, l’abbé Jacques-François de Sade, qui l’héberge au château de Saumane, dans le Vaucluse, au-dessus de la vallée de la Sorgue. Mlle de Rousset est sa gouvernante provençale : il entretiendra une correspondance avec elle à partir de 1779, jusqu’à sa mort en 1784.

En 1750, Sade revient à Paris, entre au collège Louis-le-Grand, puis commence une carrière militaire. Après son mariage en 1763, il séjourne au château de Lacoste en 1765 (restauration du théâtre), en 1767 (il se fait reconnaître comme seigneur du lieu à la mort de son père), en 1768-1769 (après le viol et le supplice de Rose Keller à Arcueil, Sade est assigné à résidence à Lacoste), en 1772 (Sade se partage entre Lacoste et Mazan ; affaire de Marseille : Sade débauche quatre prostituées et un valet ; il est accusé de sodomie et d’empoisonnement à la cantharide).

Le château de Lacoste appartient à la famille Sade sans doute depuis son legs par Isabelle Simiane en 1716 : le château est ruiné, Sade se lance dans de coûteuses réparations, embauche des comédiens, organise des fêtes, achève de ruiner une fortune déjà compromise.

La famille Sade a réussi à étouffer l’affaire d’Arcueil, dont l’instruction par le Parlement de Paris a été court-circuitée par la justice, beaucoup plus clémente du roi. L’affaire de Marseille est instruite par le Parlement de Provence, qui le condamne à mort par contumace : lui et son valet sont brûlés en effigie le 3 septembre 1772 devant l’église de la Madeleine à Aix. Sade a fui en Italie avec sa belle-sœur chanoinesse, qui est alors sa maîtresse. Il rentre en décembre, est arrêté à Chambéry, s’évade le 30 avril 1773, se réfugie clandestinement à Lacoste. Entre 1775 et 1777, nouvelles orgies à Lacoste, nouvelle fuite pour l’Italie. Il est incarcéré à Vincennes le 13 février, sous le coup d’une lettre de cachet. Retour à Aix en 1778 pour son procès, il s’évade le 16 juillet à Valence, est repris à Lacoste, ramené à Vincennes. Il ne reviendra jamais en Provence.

Le 2 juillet 1789, il est transféré à Charenton ; le 2 avril 1790, il est libéré par la Révolution qui vient d’abolir les lettres de cachet. En 1792, le château de Lacoste est pillé. Sade, qui milite à la section des Piques de Paris, n’ose pas se rendre en Provence. En décembre 1793, il est incarcéré pour modérantisme, libéré le 15 octobre 1794 après la chute de Robespierre. Il vend le château de Lacoste en 1796. Incarcéré en 1801 à Sainte-Pélagie, il est déplacé en 1803 à Bicêtre, puis à Charenton.

Les lieux de la fiction sadienne : position du problème et enjeux

 Sade n’est pas Giono : il n’a célébré ni les paysages, ni la culture, ni l’histoire de la Provence. Et ce n’est certainement pas comme écrivain provençal qu’il a laissé son nom et son œuvre à la postérité. Mais sa vie s’est peu à peu ordonnée entre Paris et la Provence, entre la contrainte carcérale (Vincennes, la Bastille, Charenton) et la retraite souveraine sur le piton rocheux de Lacoste[4].

  Cette polarité n’a pas seulement nourri l’imaginaire sadien. Sade a forgé dans sa vie même les scénarios qui trouvent leur aboutissement dans ses fictions. On retient de lui le scandale de ses orgies et des sévices sexuels qui les accompagnaient ; mais l’installation d’un théâtre à Lacoste en 1765 (où il fait jouer les pièces de Voltaire et de Diderot), les représentations (tout à fait morales) qu’il organise à Charenton en 1808 participent du même mouvement : investissement théâtral des lieux, déréalisation par le jeu de la fiction, dont le dérapage libertin est l’aboutissement rêvé. Sade organise un glissement du réel vers la fiction qui dérange profondément l’écart mimétique classique, c’est-à-dire la doctrine de la séparation absolue entre le monde du réel, avec ses conjonctures et ses aléas, ses bizarreries et ses scandales, et le monde de la représentation, ses bienséances et ses attendus, son principe de cohérence interne, son exigence de vraisemblance à la fois logique et idéologique. Chez Sade, on bascule du réel vers la fiction, par la réécriture successive d’une même trame narrative (les trois Justines), par l’investissement de l’histoire (Histoire secrète d’Isabelle de Bavière, 1813), par la perversion de l’anthropologie (l’Afrique d’Aline et Valcour).

 La mise en tension du scénario et du système sadiens d’une part, qui fixent, préparent, organisent la fiction, et de la jouissance mise en œuvre d’autre part, des réductions, usures, épuisements qui la menacent, nous interroge sur le partage même du réel et de la fiction, et sur la fonction sociale, symbolique, idéologique que celle-ci remplit. Les lieux de la fiction sadienne, les topiques éculées qu’ils mobilisent (le désert et la forêt, le château ou le monastère libertins, le repaire de brigands, le boudoir et le cachot, la place de ville…) renvoient certes à une pratique très ancienne du récit, par germination et collage d’aventures avec insertion de discours ; Sade revendique même hautement cette anti-modernité ; mais ce ne pourrait être là qu’une façade : l’installation du programme libertin dans les lieux de la fiction sadienne déplace le récit d’une logique narrative, linéaire, progressive, vers une logique du dispositif où se confrontent des mondes parallèles, faisant surgir les interrogations les plus contemporaines sur le travail de la fiction.

Pistes d’étude et programme

1.     Les lieux et leur(s) histoire(s) : voyages d’Italie, relations de Sade avec le Parlement de Provence, Saumane et l’abbé de Sade…

2.     Les lieux de la fiction et l’expression de la philosophie sadienne : topique de la fiction sadienne, logiques de l’utopie, scénographie de la fiction…

3.     Les lieux et leur représentation : illustrations des éditions des œuvres de Sade, des contrefaçons ; sources et postérité du scénario sadien

Les lieux du colloque seront la Maison de la recherche Schuman, Université d’Aix-Marseille, Faculté des lettres, et le château de Lacoste.



[2] Il faut signaler cependant le rachat et le retour en France du manuscrit des Cent vingt journées de Sodome par Gérard Lhéritier, président fondateur d’Aristophil et du Musée des lettres et manuscrits, ainsi que l’exposition prévue à Genève à la Fondation Bodmer à partir de décembre 2014 : http://fondationbodmer.ch/expositions-temporaires/sade-athee-en-amour/

[3] Un seul colloque Sade sera organisé en France en dehors de celui-ci, Sade en jeu, Paris, 25-27 septembre 2014 : http://www.fabula.org/actualites/sade-en-jeu_60504.php

[4] La description du château de Silling, sur la terre de Durcet, en Bourbonnais, dans les Cent vingt journées de Sodome, doit beaucoup à Lacoste (Pléiade, I, p. 54sq.)

Les propositions de communication sont à envoyer, avant le 30 juin, à

Geneviève Goubier : ggoubier@aol.com

Stéphane Lojkine : stephane.lojkine@univ-amu.fr

Manifestation Cielam, Appel à communication

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