Résumé :
Sur l’ampleur de la Régénération et la volonté des littérateurs, penseurs, tribuns de la Révolution française de trouver une nouvelle manière de dire et d’agir, dont témoigne Rabaud Saint-Étienne en septembre 1789 face à « la pauvreté de notre langue pour exprimer les idées politiques absolument neuves pour la masse de la nation » et qu’enregistre le Dictionnaire national anecdotique (1790) de Chantreau par de nouvelles entrées , les travaux de l’équipe «18ème et Révolution » de l’ENS de Saint-Cloud avec la publication en 1987 du Dictionnaire des usages socio-politiques du français entre 1770 et 1815 jusqu’aux publications de Raymonde Monnier & Jacques Guilhaumou (Des notions-concepts en révolution, 2003 – et Jacques Guilhaumou, (Discours et événement, 2006) ne paraissent plus laisser grand-chose à dire. À moins qu’on ne veuille s’interroger autrement sur cette séquence et qu’on s’intéresse à la rupture, à la crise qu’elle occasionne, à la difficulté d’assimiler les éléments novateurs. Ce moment intense de fracture, de mutation, d’incertitude, nous proposons de l’observer dans le roman énigmatique de Jean-Claude Gorjy, Ann’ Quin Bredouille, ou Le petit cousin de Tristam Shandy (1791-1792), dont nous avons procuré l’édition critique (Paris, Champion, 2012, 597 p.). Auteur de romans sensibles à succès (Nouveau voyage sentimental, 1788, réimprimé régulièrement jusqu’en 1795 – Blancay, 1788), Gorjy s’interroge en 1792 sur l’évolution du lexique révolutionnaire et le mal qui ronge la médiation du langage. La préface, qui se présente sous la forme d’un amas de signes, sorte de degré zéro de l’écriture, attire l’attention des lecteurs sur le fait que le signifiant (caractère typographique) est coupé du signifié (sens) qu’il doit véhiculer, lorsqu’il placé dans le désordre ou soumis au chaos. Cette négation des normes linguistiques et des conventions littéraires est le premier pas de la déconstruction qu’entame Gorjy en disloquant la syntaxe, en raturant les mots, en pastichant l’art du néologisme révolutionnaire. Notre article rend compte des néologismes qu’il crée, des tours et des détours porteurs de subversion qu’il adopte, de la ponctuation échevelée et des espaces blancs qu’il utilise pour exprimer son désarroi profond.