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Auteurs & Autrices :
  • Requemora-Gros Sylvie

Résumé :

Deux points de vue et deux protocoles d'analyses sont à bien distinguer : « l'activité piratique » 2 et la course, sur lesquelles les historiens ont surtout porté leur attention, et la figure du pirate et du corsaire, dont les littéraires se sont principalement occupés. Les premières sont susceptibles de descriptions précises dans la mesure où elles ont laissé des traces (archives, traités, ordonnances royales, arrêt régissant la course, registres d'armateurs, rôles d'équipage, actes de procès, etc). Du point de vue des certitudes des historiens, si cette activité piratique et la course existent bien, paradoxalement, le pirate, lui, n'existe pas par lui-même : il n'écrit pas, il n'a pas accès à la parole, il est toujours appréhendé de l'extérieur par ces actions (ou prétendues actions), il ne dit jamais « je » et s'il prend la parole elle est toujours médiatisée par une autre voix, voire déformée : ce n'est pas Duguay-Trouin qui rédige ses mémoires mais un jésuite qui le fait pour lui, ce n'est pas Robert Chevalier dit de Beauchêne qui narre ses aventures mais Lesage ; le narrateur est toujours un relais de parole, la parole pirate est toujours travestie : même le pseudo-historiographe qu'est Exquemelin recourt à des procédés de fictionalisation. « De l'Odyssée aux Chants de Maldoror, la figure du pirate est un produit du discours et des stratégies de représentations qu'il met en oeuvre » 3. Comment se représenter le pirate si nous ne pouvons pas le nommer ? Je vais essayer de montrer que tout se passe comme si le pirate était une « forme vide » que chaque époque resémantise en fonction de ses aspirations et hantises, de sa conception des configurations géo-politiques et du système de valeurs qui définit son horizon culturel. Au XVIIe siècle, tout semble équivalent dans le Dictionnaire de Furetière : le corsaire est un pirate, le pirate un corsaire, voire un armateur en général, et le flibustier est un corsaire géographiquement limité, hors de la Méditerranée. Ces distinctions ne sont donc pas fondamentales, l'imagerie du corsaire au XVIIème siècle rejoint donc généralement celle du bandit des mers, globalement perçu comme barbaresque. Il est ce « Tiran de la Mer », comme l'appelle Scarron dans sa pièce Le Prince corsaire (acte III, sc. 8, 1662). Nous allons tenter de mieux le cerner à travers quelques récits de flibustiers, essentiellement ceux d'Alexandre Exquemelin et de Raveneau de Lussan, également à travers certains romans baroques, des pièces de théâtre, essentiellement des tragi-comédies et des comédies, puis des romans des Lumières et des romans d'aventures romantiques, de la Fronde à la rébellion via la Révolution.

Type de document : Conference papers