Résumé :
Le livre du dessinateur Matt Kish *Moby-Dick in Pictures: One Drawing for Every Page*, publié en 2011 chez Tin House Books, est constitué de 552 planches, chacune associée à une légende extraite de l’œuvre de Melville, à raison d’une par page, l’artiste ayant tout simplement utilisé l’édition de poche (chez Signet Classics) qu’il possédait pour accomplir ce travail. À chaque planche dessinée, correspond donc plus largement une page du texte, demeurant latente, convoquée par métonymie. Pour créer ces dessins selon des techniques variées, Matt Kish a utilisé comme support le papier de nombreux autres livres, récupérés dans les poubelles de la librairie d’occasion où il était employé en 2009. Le nouveau *Moby-Dick*, livre précieux, est ainsi issu de l’assemblage de morceaux d’autres livres, lesquels avaient jetés au rebus dans la mesure où leur contenu était considéré comme obsolète, ou bien parce qu’ils étaient tout simplement trop abîmés pour pouvoir être réparés. L’un des enjeux pour le dessinateur consiste à donner une nouvelle vie à des livres partiellement détruits, et à recycler un matériau visuel condamné à la benne à ordures. Quelques planches utilisent ainsi les traces de moisissures laissées par l’eau sur le papier pour en faire des taches de couleur. Cette communication désire explorer le palimpseste ainsi formé. Matt Kish a avant tout utilisé le papier constituant des manuels de réparation de téléviseurs datant des années 1960. Ces premiers « papiers trouvés », couverts de graphiques explicatifs, s’enrichissent de l’adjonction d’autres pages choisies au hasard des découvertes (livres de science certes, mais aussi livres d’art, livres d’exégèse religieuse, et même un autre exemplaire de poche de *Moby-Dick*, fortement endommagé). Un jeu subtil se déploie ainsi entre les dessins de Matt Kish, le texte à illustrer, et la page trouvée, seulement partiellement recouverte, et dont certains éléments (texte ou images) sont laissés délibérément visibles, ou apparaissent par transparence. Les éléments du support dictent ou suggèrent les formes dessinées. Le support et les dessins de Kish interagissent sans cesse. Le lecteur est ainsi amené à prêter une attention aiguë à une dimension du livre qu’il néglige habituellement : le papier des pages. Il est poussé se lancer dans des interprétations infinies : pourquoi telle planche recouvre-t-elle telle page ? S’il est parfois difficile de lire les pages utilisées par Matt Kish, et s’il est souvent impossible d’identifier les livres d’où les papiers trouvés ont été extraits, il n’en demeure pas moins que Kish invite le lecteur à entrer dans une danse herméneutique. En cela, son projet transpose dans le papier un aspect essentiel du *Moby-Dick* de Melville. Cette œuvre du vertige herméneutique constitue en effet un palimpseste, superposant d’épaisses strates de citations. Elle a été comme rédigée à la surface de centaines de textes constituant la culture occidentale, transparaissant à travers la prose de Melville. Matt Kish lui-même souligne que tous les récits se rapportant au cachalot sont des récits d’occasion (second-hand stories). Les dizaines d’« extraits » composant la première partie de l’œuvre de Melville forment les résidus d’une bibliothèque mise à sac par l’auteur, et proposés par la figure lamentable d’un sous-sous bibliothécaire couvert de poussière. C’est précisément à cette dimension que la nouvelle œuvre de Matt Kish donne une forme de matérialité en inventant un autre palimpseste à partie d’une autre bibliothèque d’occasion. Pour mener à bien cette exploration, nous faisons appel à des comparaisons avec d’autres livres palimpsestes, se déployant eux aussi à la surface d’œuvres avec lesquelles ils entrent en interaction : les différents livres dessinés de William Kentridge et *Humument* de Tom Philipps (version finale publiée en 2016). La comparaison entre Tom Phillips et Matt Kish est d'autant plus intéressante que ces deux artistes ont pris *La Divine Comédie* de Dante comme matériau de création