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Auteurs & Autrices :
  • Luciani Isabelle
  • Guilhaumou Jacques
Mots-clés :
  • Mémoires
  • Autobiographie
  • Pratiques d'écriture
  • Genre
  • Regula Engel

Résumé :

Pour l’historiographie francophone, le caractère fictionnel voire apocryphe d’une grande partie des mémoires de Regula Engel est presque une évidence. Lors d’un atelier trilatéral « Villa Vigoni » tenu en 2013, Christine Nougaret a rappelé les raisons majeures d’un tel discrédit. Certes, Regula Engel a existé. Née en 1761, elle est morte en 1853 à Zurich ; elle est bien devenue en 1790 l’épouse d’un colonel Florian Engel, qui selon le livre des morts de l’hôpital des bourgeois de Zurich consignant le décès de Regula serait mort à Waterloo. Certes, des mémoires sont bien publiés sous son nom en 1821, puis en 1825 et 1828, sous le pseudonyme Die Schweizerische Amazone. Cependant, bien des événements historiques décrits dans les mémoires n’apparaissent pas dans les archives ou ne peuvent être imputés à Regula, et l’on ne connaît actuellement aucun manuscrit qui permettrait une « critique diplomatique externe » reconstruisant la genèse du texte et identifiant, avec certitude, son ou ses auteur(s). Cependant, toutes les recherches archivistiques sont loin d’avoir été tentées, et l’on a dû convenir, au cours de l’atelier « Villa Vigoni », que l’historiographie allemande accorde à ces mémoires et au personnage de Regula Engel un crédit bien plus grand, justifié par l’authenticité de nombreux faits et noms, associés à une réelle qualité d’écriture. Les publications de 1825 et 1828, prolongées au-delà de la geste napoléonienne, plaident aussi en faveur d’une authenticité de l’écriture, en prise avec les difficultés matérielles de l’auteure dont un portrait paraît avec ces suites, à un moment historique d’envolée éditoriale de ce type de mémoires (Zanone 2005 2007). Plutôt que la vérité factuelle des mémoires de Regula Engel, ne faut-il pas poser la question du statut de la vérité dans le pacte mémorialiste ? De fait, les invraisemblances du texte, plus encore que la fausseté avérée de faits historiques, semblent dénier toute authenticité à ce personnage de femme qui côtoie tous les plus importants protagonistes de son époque – Napoléon, Robespierre, Alexandre Ier… –, accouche de l’Europe à l’Égypte de 21 enfants entre 18 et 50 ans, et commence ses mémoires par la mention du « coup de sabre reçu à Austerlitz », énonçant comme une banalité préliminaire son action militaire sur les champs de bataille… Une formule caractéristique d’attestation biographique amorce pourtant la fin de ce voyage personnel et littéraire : « Noch bin ich in meinem 67. Lebens jahre gesund » (traduit dans la version française par la formule « Me voici »). L’écriture de fictions hyperboliques, dénuées d’exactitude factuelle tout autant que de point de vue introspectif, n’est-elle pas la meilleure médiation pour faire adhérer à la trajectoire d’une « femme forte » au début du XIXe siècle ? Puisque rendre compte de soi ce n’est pas raconter sa vie, jusqu’où peut-on fictionnaliser le réel pour restituer l’état d’esprit, les aspirations, la vérité non seulement d’un auteur mais aussi du public auquel le texte s’adresse ? https://memoire.hypotheses.org/4198

Type de document : BLOG