Vous êtes ici

Approches HOTSPOT. Point d’accès

Marie-Dominique Garnier

Hotspot : sans frontières apparentes, sans traduction et sans papier, le mot passe-muraille traverse les lexiques de l’immigration, de l’inflammation de la peau, des sciences de l’environnement et des technologies de communication sans fil à partir de réseaux locaux publics. Métaphore maladive pour désigner un foyer, le plus souvent politiquement et socialement conflictuel ou à risque, le mot a pour champ à la fois le dedans, la demeure, et son contraire : le grand dehors où dorment les sans-abris, relégués par euphémisme dans des « rough sleeping hotspots », lieux de concentration de SDF. Sous un seul et même vocable, ce mot prend par le travers, sans solution de continuité apparente, les zones les plus démunies (poverty hotspots) et la technologie la plus avancée, la connexion dite à large bande et la connectivité instantanée des bornes Wifi. Point d’accès : on y entendra à la fois le nœud connectique, le nouage productif constitutif d’un réseau, et le mot-barrière, la négation et l’annulation de toute connectivité sociale et politique, le refus du droit d’entrée. Ce mot est à lui seul une aporie, un point-d’entrée, un mot geste-barrière, expression auto-immune forgée dans le temps circulaire et bégayant de l’année 2020. Dans les textes officiels européens la formule « European Approach »1 désigne un archipel de hotspots au moyen desquels l’Europe rend son « approche » impossible pour des millions de personnes migrantes arrivées à ses portes au terme de traversées mortifères. Approche de l’Europe : nouvelle aporie, syntagme-barrière fermée au double tour d’un génitif. Comment l’approcher ? Comment approche-t-elle ? Comment approcher (d’) un port doublé d’une porte, le plus souvent fermée ?

Ajouter le sdf.

Ajouter le cluster et la biodiversité hotpost.

Zone à risque ou zone sensible, la déconstruction est à son poste avec ce mot de hotspot, ce mot en SP à deux lettres embarquées, deux lettres de carte postale. Devant la loi nommée hotspot, loi patriarco-coloniale autant que techno-pharmaceutique, ce que Jacques Derrida a appelé déconstruction permet, sinon de s’en affranchir, d’inventer une zone franche (bien que d’un mot ne parlant pas « français »), zone aux effets de traduction et de trahison démultipliés. Aporétique, le mot-pharmakon de hotspot colporte un poison et un remède dans son fonctionnement/dysfonctionnement. Il dit d’une part la toxicité des frontières de l’Europe vues depuis le prisme Frontex (-ex comme frontières « extérieures », mais aussi comme expulsion, ou pire : extermination, excédentarisation d’ex-vivants) ; il dit d’autre part la langue des bornes : non pas seulement celle des bornes frontières mais celle des bornes d’appel sans fils des connections instantanées. Un passage, une porosité, glisse d’un mot à l’autre. D’un hotspot l’autre, on suivra ici le fil, fil de rasoir ou fil de réseau qui tranche et relie à la fois ce qui s’appelle aujourd’hui l’Europe et ses « bandes passantes » – ses hordes humaines à qui tout passage, droit d’hospitalité ou d’accès est refusé.

Une pensée de la frontière aura été contemporaine de la déconstruction, pensée si peu « frontale », apte à tourner les « caps », à luxer, à détourner, à parcourir à contre-temps. D’un de ces contre-temps relève le double cercle de l’année vingt-vingt dont la répétition, l’effet de sur-place, semble marquer le pas ; pensée du « pas », du passage impossible.

Penser la frontière, ce sera entre autres établir un pont entre deux usages d’un même mot a priori sans « relève », ne relevant pas l’un de l’autre mais opérant pourtant comme doublures. Dans les hotspots qui ourlent les frontières externes, externalisées le plus loin possible de l’Europe, et pourtant « en » Europe, des « bandes » humaines sont interdites de passage. Pas la moindre bande passante, ou si peu2. Dans les hotspots de la technologie sans fil, une bande passante mesure un débit d’informations transmises en simultané : volume de données, trafic. Il s’agit d’interfacer, à la plus grande vitesse d’écoulement possible. Dans un monde d’inter-faces et de facialités virtuelles, des visages circulent sous conditions : pris dans les rets, les rectangles isonormés des salles Zoom et autres cadrages d’applications de visioconférence, tandis que les visages des personnes migrantes disparaissent des écrans médiatiques. Le haut débit ? une question de flux et d’écoulement autant que de coupures – débiter étant une affaire de détail. La borne ? Borne-frontière, elle porte une encoche alignée sur le tracé frontalier ; borne de point d’accès ou routeur, elle déploie une icône en queue d’aronde. Dans le texte qui borde ou borne le corpus publié du vivant de Derrida, L’Animal que donc je suis, le concept de limite se met et se démet en place, à partir d’« une autre logique de la limite »3 mise en place lors des rencontres de Cerisy, à partir de 1997. Ce nouveau concept se glisse, dit-il, « dans la suite de ces trois décades qui se sont toutes vouées, depuis “les fins de l’homme” et “Le passage des frontières”, à l’expérience proprement transgressale, sinon transgressive, d’une limitrophie ». Il ajoute :

Laissons à ce mot un sens à la fois large et strict : ce qui avoisine les limites mais aussi ce qui nourrit, se nourrit, s’entretient, s’élève et s’éduque, se cultive aux bords de la limite, […] la limitrophie, voilà donc le sujet. Non seulement parce qu’il s’agira de ce qui pousse et croît à la limite, autour de la limite, en s’entretenant de la limite, mais de ce qui nourrit la limite, la génère, l’élève et la complique. Tout ce que je dirai ne consistera surtout pas à effacer la limite, mais à multiplier ses figures, à compliquer, épaissir, délinéariser, plier, diviser la ligne justement en la faisant croître et multiplier. D’ailleurs, le sens dit premier ou littéral de trepho c’est bien cela : transformer en épaississant, par exemple faire cailler du lait4

Courbes ondoyantes des icônes de réseaux Wifi activés, ou replis fractalisés du chapelet d’îles-prisons qui tiennent lieu de frontières extérieures de l’Europe, les limites devenues limitrophies font affleurer, au détour de l’exemple donné par Derrida, un souvenir de bord de « mère » ou une boisson d’enfance, rayeb ou labné de lait fermenté. Dans la langue de Derrida, cette autre logique embarque avec elle un corps, qui pour penser la « frontière » se passe de front comme de « cap », détourne la frontalité du côté d’une bouche, d’une oreille. Cette logique demande nourriture (trepho), qu’il s’agisse de flux RSS (RSS feed) ou d’aide alimentaire.

L’approche Hotspot

Ce que l’Union européenne (UE) nomme officiellement « approche HOTSPOT », en lettres capitales, est mis en place lors de la « crise » migratoire de 2015, durant laquelle la Commission européenne se donne pour mission d’« apporter une assistance immédiate aux États membres exposés, en première ligne, à des pressions migratoires disproportionnées aux frontières extérieures de l’UE5 ». La langue officielle trace les contours d’un corps collectif à protéger, corps aux « membres exposés », dont il faudra caparaçonner, cuirasser, durcir les bords tégumentaires. Cette « approche HOTSPOT » est non seulement destinée à relocaliser et filtrer chaque personne, mais surtout à assurer « l’identification, l’enregistrement et le relevé des empreintes digitales des migrants à leur arrivée », ainsi qu’à « coordonner les opérations de retour6 » .

La logique flottante, quasi-indécidable de la formule « approche HOTSPOT », importée de l’anglais sans effort de traduction, rend l’accès syntaxiquement difficile, sur les eaux agitées d’une grammaire appositive et déliée. Approach : faux-ami, car il s’agit moins d’une approche que d’une méthode, d’un mode d’intervention, d’une démarche. Qui approche quoi ? Quels dangers grondent dans cette approche et dans le refus même d’une traduction, sous le signe d’un monolinguisme qui ne serait pas de l’autre, mais du même, d’une langue du même bois ? La structure de l’approche, comme celle du « pas », bascule entre avancée et disparition : approche sans approche dans une langue officielle qui fait tout pour faire barrage ; langue de l’approchant renvoyé à plus tard, à une prochaine fois. Pour Jean-Luc Nancy, « proche » de Derrida, l’approche « c’est ce qui vient au bord, à même, c’est ce qui s’approche jusqu’à toucher. Mais le toucher se rétracte : c’est le tact même. Il ne pénètre pas, il ne dérange rien de la surface à laquelle il se fait tangent7. » Ou encore : « l’approche est toujours l’approche de cela qui reste hors d’atteinte : ou bien de cela qui, une fois atteint, se révèle n’être rien d’autre que cela : l’atteinte, oui, l’accès, c’est-à-dire encore l’approche8. » Atteinte et accès, deux mots pour compléter la langue des bords de l’Europe, qui porte atteinte aux droits humanitaires par refus répétés d’accès : à l’eau, aux soins, à l’habitat décent – tandis que les « données » numériques de chaque personne sont enregistrées à des fins de traçabilité.

De nombreuses recherches ont mis en évidence la complémentarité des approches « humanitaires » et sécuritaires9 – dans lesquelles la « sécurisation » croise « l’humanitarisation », langue elle-même épaissie de surcouches prophylactiques. L’approche hotspot vient compléter une « dramaturgie » mise en place bien avant 2015, dramaturgie en cinq actes correspondant à une décennie d’expulsions, de parenthèses migratoires, de manifestations d’habitantes et d’habitants de l’île aux côtés des migrante.es, et autres « crises » entre 2005 et 2015, chaque situation dite d’urgence ayant été fabriquée, soupesée, calculée, produite à chaque lenteur de traitement conduisant à l’accumulation des personnes détenues ou « retenues ». Le centre de détention de l’île de Lampedusa a pour nom un oxymore : il s’agit d’un centre de détention temporaire, soit, dans l’original, d’un Centro di permanenza temporanea, ainsi désigné jusqu’en février 200610, où il devient centre d’« accueil » et de secours.

L’approche dite humanitaire des personnes migrantes qu’il s’agit de filtrer n’est pas sans évoquer la crise « des sans-papiers » au sujet de laquelle Derrida avait pris la parole au Théâtre des Amandiers à Nanterre dix ans plus tôt, le 21 décembre 1996, dans une intervention improvisée retranscrite sous le titre : « Quand j’ai entendu l’expression “délit d’hospitalité”… ». Les mots que Derrida prononce en 1996 résonnent tout particulièrement avec une des bandes-sons les plus actuelles : les derniers mots de George Floyd jugulé par les forces de police américaines à Minneapolis le 25 mai 2020 : I can’t breathe. Derrida, quant à lui, perd le souffle : « L’an dernier [en 1995], je me rappelle un mauvais jour : j’avais eu comme le souffle coupé, un haut-le-cœur en vérité, quand j’ai entendu pour la première fois, la comprenant à peine, l’expression ­ « délit d’hospitalité »11. Un tunnel de temps relie ces deux moments de souffle coupé, une traversée d’espace-temps, une bande passante littéralement « soufflée », au souffle volé, entre deux présents qui forment eux aussi limitrophie : chronolimitrophie. En veillant à ne pas confondre « présent » et « actualité », il y a, précise Derrida, « une manière anachronique d’aborder l’actualité qui ne manque pas nécessairement ce qu’il y a de plus présent aujourd’hui » – temps appelé plus loin le « plus-que-présent de l’aujourd’hui »12 .

Le scandale des « sans-papiers » de la France de la fin du XXème siècle est à lire, pour Derrida et d’autres, en termes de « politique d’allergie raciste, de xénophobie protectionniste, de traque et d’expulsion, au mépris de tous les principes proclamés haut et fort par les politiciens et les rhéteurs de la démocratie et des droits de l’homme – à gauche et à droite »13. Cette politique d’« allergie » hante l’effet « hotspot » : les points névralgiques que constituent les centres hotspot sont des zones d’allergie et de rejet de toute greffe sur le « corps » européen. « Hotspot » est aussi le nom d’une infection de la peau : maladie cutanée purulente aiguë ou chronique, locale ou diffuse, encore appelée dermatite pyotraumatique. Contagieuse, exsudative, la pyodermite, fréquente chez le chien, est « due à des traumatismes que le chien s’est lui-même infligés »14.

La logique perverse des hotspots auto-immunes relève d’une pathologie tout aussi inflammatoire, avec lésions et « macérations », pour reprendre l’usage vétérinaire du mot. Le lieu d’accueil s’inverse en point de contamination : pyodermite des « chiens » de garde postés aux frontières, incendies. Les hotspots brûlent de feux allumés par leurs « hôtes », ou par des groupes hostiles tels que les sympathisants, en Grèce, du parti Aube dorée15.

À partir du dispositif de Lampedusa au sud de la Sicile, où un hotspot est ouvert le 21 septembre 2015, l’Europe s’est dotée d’un maillage : un « net » d’îles-prisons, îles-asiles situées aux marges les plus éloignées, à l’écart de ses « bords », réparties entre mer Méditerranée et mer Égée où le hotspot de Mória sur l’île de Lesbos est établi le 16 octobre 2015. Il est suivi de quatre autres en Italie et quatre autres en Grèce, sur les îles de Chios, Samos, Leros et Kos, sans compter les bateaux-prisons éphémères et d’autres hotspots « mobiles » installés provisoirement dans certains lieux d’accostage, au gré des arrivées16. Ces centres géographiquement proches de la Turquie et du Maghreb sont le plus souvent installés dans des structures préexistantes conçues pour héberger les personnes migrantes pendant de courtes durées, le temps d’organiser leur transfert sur la terre « ferme ». Outre les conditions d’accueil indignes communes à ces centres, leur nom provoque une réaction allergisante, comme l’inquiétante structure désignée par le sigle KEPY créée en Grèce en 2013 – du grec ΚE. Π. Υ. (Κέντρο Πρώτης Υποδοχής), dont les initiales signifient « Centres de premier accueil17 ». L’acronyme émet sa propre interpellation.

Le glissement des structures d’accueil renommées « hotspot » est concomitant avec une militarisation des frontières de l’Europe et avec une systématisation du relevé des empreintes digitales. C’est bien de « limitrophie », pour reprendre le terme de Derrida, dont il est question aux frontières de l’Europe. Le « bord » de mer et ses îles ne sont pas dissociables des bords de peau et de leur épaississement par encrage, marquage administratif. Les empreintes sont « empruntées » sitôt enregistrées en tant que « données » ou data. Un relai court entre ces îles et l’archive du hotspot technologique : avant d’exister sous l’appellation Wifi, la connectique sans fil a relié les îles de l’archipel de Hawaï sous le nom d’Alohanet en 197118. Alohanet avait pour but de permettre la réservation de chambres d’hôtel dispersées dans l’archipel d’Hawaï. Sous les « hotspots » du XXème siècle, un archipel destiné à des « hôtes » qui sont des doubles d’autres à qui « l’hostipilalité », dans sa limitrophie retorse, est offerte19.

Bandes passantes

Une frontière borde et fait front, comme la partie de visage du même nom, forehead ou cap. Zone de voisinages et de confrontations, un « front » peut aussi se dire « parages » ; bord : lieu d’une approche qui n’arrive pas au contact. En luxant légèrement une citation de Parages, on pourra appliquer la même économie de la non-arrivance à toute migration, comparable à ce qu’écrivait Derrida à propos de Blanchot, qui « signe son propre retrait, efface, sans reste, sa propre signature, retire son retrait, et lui-même, pas d’insistance, s’éloigne d’abord20 ». Sous ce nom, Blanchot, se glisse un impossible passage au « blanc » ou « à blanc », une impossible traversée vers le « blanc », couleur de peau ou falaises de calcaire. Blanchot-l’obscur ne passe pas – si ce n’est au rythme d’un « pas ».

Comme l’analyse Louise Tassin dans son étude sur l’approche HOTSPOTS à Lesbos et Lampedusa, « tout porte à croire que les hotspots s’éloignent de leurs fonctions affichées, quand ils ne produisent pas des effets inverses à ceux officiellement recherchés21 ». La norme, écrit-elle, est le « confinement des migrants à des fins d’admission et d’expulsion », expression qui se double d’une autre résonance en 2020. Si ces îles permettent de faciliter le tri, le contrôle et l’enregistrement des populations, une forme de généralisation du dispositif « hotspot » reste à penser à partir du confinement des populations en temps de pandémie post-Covid19. Les personnes confinées-connectées dans des conditions dignes n’ont certes rien à voir, rien en « commun », avec les migrantes et migrants retenus ou plus exactement détenus dans les îles-prisons. Ils et elles ont pourtant ceci en « commun », d’un bord à l’autre d’une logique retorse qui fait des uns et des autres les doublures, les revers, les ourlets bord-à-bord les uns des autres22 : les premiers rivés aux « hotspots » connectés et autres routeurs, les seconds reclus dans des conditions de survie inacceptables. Le « cadre légal » supplémentaire demandé par le Conseil « Justice et Affaires intérieures » de l’UE afin de permettre « l’utilisation de la force pour la prise d’empreintes23 » se double d’une mainmise sur les visages et les identifiants dans le monde post-viral des années confinées 2019-2020, aux nouvelles bornes de contrôle Zoom ou StopCovid – logique du « stop » limitrophe de celle du « spot ». Ces « applications » voisinent avec un verbe qu’on utilise en dermatologie, appliquer. Application : pose d’un gel à pénétration rapide à travers la barrière de la peau.

La « bande passante » des hotspots européens est adossée à un dispositif d’arraisonnement et d’enfermement sans contrôle judiciaire, dispositif mis en place sous le signe de l’urgence à partir de l’année 2015. De ce dispositif, des « passeurs » tirent profit, dans des conditions d’exploitation et de violence extrême (vols et viols) jusqu’à leur arrestation pour certains d’entre eux. Lors d’un Conseil extraordinaire du 14 septembre 2015, l’un des ministres déclare en des termes qui appellent relecture : « si nous ne trouvons pas de solution, le chaos va s’installer aux frontières, un effet domino sera créé et nous pourrons oublier Schengen24. » On appréciera la métaphore de l’effet domino, dont la mathématique prévisionnelle invite à une lecture dichrome autant que coloniale : blancs contre noirs. Double blanc, gagnant. Au jeu de dominos, pas de double noir.

À bonne distance des lieux grillagés sous haute surveillance, insalubres, surpeuplés, d’autres formes de camps existent, ouverts en apparence bien que contenant leurs habitants en période dite de confinement (17 mars-11 mai 2020). Loin de l’image du camp, ces espaces ont aussi leurs grillages, leurs hashtags et leur hotspots, puis, en mode déconfiné, les applications dites de traçage de la téléphonie mobile. Les populations fabriquées à l’ère du « nouveau » virus sont nouvellement « dublinées » : prises en charge par leur pays d’identification. Gens de Dublin, les habitants des zones confinées pour cause de pandémie sont confrontés à d’autres formes d’identification « digitale », non par les doigts mais via les « digits » des algorithmes de traçage. Marche et marque, trace et traque, approches et appropriation, toute une panoplie de concepts mis en « œuvre » par la déconstruction se trouve investir les formes les plus glaçantes de territorialité : devenir-peau des hotspots, devenir-maladie des migrations, devenir-viral des sociétés de contrôle.

Stop/Post/Spot

Une logique de « carte postale » travaille la langue des hotspots : sous la beauté importée d’un mot, un envers sombre. Vision de camps aux portes de l’Europe : « en décembre 2013, des images ont circulé de migrants nus, en file indienne dans la cour, attendant de se faire asperger à coups de jets puissants d’un produit anti-gale25. »

La langue des hotspots, des « posts » et des « stops » est une langue de « liaisons » :

toutes les liaisons qu’on voudra, les amoureuses, les ferroviaires, les dangereuses, les téléphoniques, les liaisons entre les mots, les liaisons innocentes, les alliances éternelles, la carte sera pleine de murmures inaudibles, de noms déformés, d’événements déplacés, de catastrophes réelles, avec des passeurs dans tous les sens, des échangeurs fous, des avortements en plein confessionnal, une informatisation à bout de souffle, des souffrances absolument interdites […]26.

L’informatisation à bout de souffle ? Les passeurs ? les catastrophes réelles ? Nous y sommes. Nous en sommes. Par ses procédés d’inversions et ses déplacements en s/p une carte postale est embarquée au creux du dispositif hotspot, deux lettres pour ce que Derrida appelle une « tragédie […] de la destination27 », qui s’imprègne ici d’un autre sens.

Migrantes entre S et P, les lettres de Derrida sont, écrit-il, à brûler, dans un « brûle-tout »28 qui échapperait à l’archive. Sous les îles-prisons, derrière le diktat des lois européennes en cours d’écriture, s’étend une réticulation haute-fidélité de réseaux de communication Wifi. Dans les nouveaux archipels de l’Europe aux anciens parapets, doublés d’îles militarisées, peu de journalistes sont autorisés à entrer. En façade et en interfaces se démultiplient les échanges au gré de la technologie sans fils.

Ce que Derrida appelle dans Échographies le « passage des frontières par les images », au moment où il constate l’arrivée d’une « déferlante », à la fin des années quatre-vingt-dix, est lié à une accélération du processus de « transformation télémédiatique, télétechnique », qui est aussi, pour lui, un facteur de démocratisation :

Je crois que telle transformation technique du téléphone, du fax, de la télévision, le E-mail et l’Internet auront plus fait pour ce qu’on appelle la « démocratisation » que tous les discours en faveur des droits de l’homme […]. Ces modèles n’ont pu avoir un effet que dans la mesure où, tout d’un coup, ils passaient plus vite avec des images qui rendaient « l’autre côté du monde » immédiatement présentable et enviable, sur un écran de télévision, sur des photographies ou à travers des discours de journalistes voyageant très vite […] On dit qu’aucun régime totalitaire ne peut survivre, quelle que soit sa puissance politique, militaire, voire économique, au-delà d’un certain seuil dans la densité du réseau téléphonique29.

Deux paramètres dans cette lecture – la présence d’un « autre côté » et la vitesse des déplacements – sont en voie de transformation. Quels déplacements ? Quel autre côté du monde en mode (prétendument) « globalisé » ? Où passent des frontières devenues limitrophies ? Une densité de réseau de connexion fera-t-elle contrepoids, à partir du moment où chaque téléphone porte l’identifiant de son porteur, un dispositif « mouchard » embarqué, relié à run éseau très dense de surveillance et de reconnaissance faciale ?

Moria

Le centre principal de rétention de l’île de Lesbos a pour nom Mória, à cinq kilomètres de Mytilène environ, la capitale. Mória est constitué de rangées de containers entourés de barbelés, surveillés par des guérites, pour ce qui concerne les « bâtiments » destinés à l’administration et aux ONG, et de centaines de tentes pour les personnes réfugiées et migrantes30. Depuis le confinement de mars 2020, Moria est un bidonville surpeuplé, où les médecins ne peuvent entrer, où les « gestes barrières » en temps de pandémie ne peuvent être pratiqués faute d’eau courante en quantité suffisante.

Mória : dans ce nom-bordure s’entasse un surpeuplement : mort-il-y-a. Moria : milieu de la mer et non des terres. Moria, nom grec de la folie, repris par Érasme qui rédige son texte lors d’un séjour chez son ami Thomas More – à qui le livre est dédié. À l’opposé de ces noms d’humanisme, l’humanitaire qui colle à la peau des hotspots se colore de carcéral, de viral, de létal. Les marins-passeurs et voyageurs en canots d’infortune n’ont a priori rien à voir avec les autres, les « internautes » qui surfent de hotspot en hotspot, en passant par des « navigateurs » aux noms colorés ou coloniaux : Chrome, Safari. Surf sur internet ? Gare aux filets et autres nasses. Et si les browsers n’ont étymologiquement rien à voir avec les fronts (brow), ils en arborent pourtant la syllabe. Brow est un autre nom de cap, un nom de tête, de chapitre, de capitalisme, et de « démocratie ajournée ».

1 .

Voir l’analyse de Louise Tassin, « L’approche HOTSPOTS, une solution en trompe-l’œil. Compte-rendu d’enquêtes à Lesbos et Lampedusa », in Analisa Landaro et al., La Crise de l’accueil, Paris, La Découverte, 2019, p. 161-185.

2 .

Par exemple, « au 26 juin [2018], on dénombrait 21 999 relocalisations depuis la Grèce et 12 692 depuis l’Italie, soit un total de 34 691 personnes, ce qui représente moins de 22 % des objectifs annoncés en septembre 2015 pour une échéance arrivant à son terme en septembre 2017 ». Cf. L. Tassin, op.cit. p. 172.

3 .

Jacques Derrida, L’Animal que donc je suis, Paris, Galilée, 2006, p. 50.

4 .

Ibid. p. 51 ; p. 53.

5 .

« L’approche des hotspots pour gérer des afflux migratoires exceptionnels », Note de la Commission Européenne, https://ec.europa.eu/home-affairs/sites/homeaffairs/files/what-we-do/pol... european-agenda-migration/background-information/docs/2_hotspots_fr.pdf. Cité par L. Tassin, op. cit. p. 101.

6 .

« Les quatre piliers d’une meilleure gestion de la migration », Agenda européen en matière de migration, 13 mai 2015.

7 .

Jean-Luc Nancy, Le Poids d’une pensée, l’approche, Strasbourg, La Phocide, 2008, p. 119.

8 .

Ibid. p. 120.

9 .

Voir par exemple, de Glenda Garelli et Martina Tazzioli, « The EU Hotspot Approach at Lampedusa », 26 fév. 2016, www.opendemocracy.net/en/can-europe-make-it/eu-hotspot-approach-at-lampe.... Consulté le 20 juin 2020. Voir aussi « La frontière Lampedusa. Mise en intrigue du sécuritaire et de l’humanitaire », de Paolo Cuttita, Cultures & Conflits [En ligne], 99-100 | automne/hiver 2015, mis en ligne le 16 février 2017, consulté le 20 mai 2020.http://journals.openedition.org/conflits/19101

10 .

P. Cuttita, op.cit. p 107.

11 .

Jacques Derrida, Plein droit. La revue du Gisti, n° 34, avril 1997 [en ligne]. Consulté le 19 mai 2020, https://www.gisti.org/spip.php?article2851.

12 .

Jacques Derrida, Échographies de la télévision. Entretiens filmés, Paris, Galilée-INA, 1996, p. 17.

13 .

Jacques Derrida, « Quand j’ai entendu... », op. cit.

14 .

« Les hot spots » [sic], http://www.cliniqueveterinairecalvisson.com/article-veterinaire-111-11-les-hot-spots; consulté le 24 juin 2020.

15 .

L. Tassin, op. cit. p. 181. Voir aussi, d’Adéa Guillot, « Flambée anti-réfugiés sur les îles de la mer Égée », https://www.lemonde.fr/, 5 décembre 2016 ; ou, à Lesbos : « Feu mortel dans le camp de réfugiés de Moria », https://www.lematin.ch/monde/feu-mortel-camp-refugies-moria/story/14722073, 16 mars 2020.

16 .

L. Tassin, op. cit. p. 162.

17 .

Ibid. p. 169.

19 .

Les très nombreux travaux de J. Derrida sur le thème de l’hospitalité, de l’immigration, sur les deux sens de « l’hôte » et sur la racine commune à hostilité et à l’hospitalité ne peuvent être tous mentionnés ici. Je renvoie au texte clé Adieu à Emmanuel Levinas, Paris, Galilée, 1997.

20 .

Jacques Derrida, Parages, Paris, Galilée, 2003.

21 .

L.Tassin, op. cit, p. 162.

22 .

Voir à ce titre le site Idixa et « l’orleuvre » de Pierre Delain, mot créé à partir de « l’ourlet » ou bord entortillé d’une œuvre et du verbe « orler » : coudre un bord sans extrêmité. https://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0810120402.html ; consulté le 24 juin 2020.

23 .

L. Tassin, op. cit. p. 173 note 32.

24 .

Ibid. p. 164.

25 .

Ibid. p. 173.

26 .

Jacques Derrida, La Carte postale de Socrate à Freud et au-delà, Paris, Flammarion, 1980, p. 246.

27 .

Ibid. p. 27.

28 .

Ibid. p. 28.

29 .

Jacques Derrida, Échographies, op. cit. p. 82-83.

30 .

L. Tassin, op. cit. p. 176.

Theme by Danetsoft and Danang Probo Sayekti inspired by Maksimer