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« Écrire la frontière ». Actes de la journée d’étude du 27 novembre 2020

 

Il n’y a de frontière que pour cette plénitude enfin de l’outrepasser, et à travers elle de partager à plein souffle les différences.
Édouard Glissant1
J’ai des lieux multiples, ils ne sont pas les miens mais ils sont les miens d’être traversés. Ils sont autant de temps que de lieux.
Marie Cosnay2

 

Frontières est un collectif de jeunes chercheur·e·s de l’université d’Aix-Marseille, affiliés à l’École doctorale 354, qui mène une réflexion transdisciplinaire sur la frontière, non seulement en tant que phénomène historique et politique, mais également comme une notion qui appelle à être déconstruite et transformée, en sciences humaines ainsi que dans les arts et la création contemporaine. En 2021-2022, il est constitué de cinq jeunes chercheur·e·s membres de trois différents laboratoires : Johanna Carvajal Gonzalez (CAER), Santa Vanessa Cavallari, Laëtitia Deleuze, Clelia Paola Di Pasquale (CIELAM) et Mounir Taïri (LERMA).

Ce numéro rassemble les actes de la journée d’étude internationale et interdisciplinaire Écrire la frontière, organisée par le Collectif le 27 novembre 2020 à l’Institut Méditerranéen d’études et de recherches avancées (IMéRA - Marseille). Cette manifestation était labellisée par la Fédération interdisciplinaire CRISIS (Corpus, Représentations, Identités, Santé et Interactions Sociales), en partenariat avec l’École Doctorale 354, l’IMéRA et le Collège doctoral franco-allemand. Divers points de vue – littéraires, artistiques et sociologiques – sur la question des traces frontalières ont été problématisés et mis en lumière. La journée d’étude s’est clôturée par une table-ronde réunissant la metteure en scène Eva Doumbia, l’écrivaine et traductrice Marina Skalova ainsi que le réalisateur Joris Lachaise. Ces artistes du « Tout-Monde3 » issus de différents territoires géographiques et artistiques, ont échangé sur les manières possibles de penser, d’imaginer et d’écrire la frontière au sein de leur travail.

Ces interventions abordent les différentes manières dont les écrivains, les artistes et les penseurs contemporains ont creusé leurs réflexions autour de la problématique frontalière et des différents rapports au monde qu’elle sous-tend. Il s’agit moins de s’intéresser à la frontière comme objet de création que de la considérer comme un « seuil », un lieu de passage, un espace à habiter4 et sur lequel créer : « écrire sur le fil ténu des frontières5 ». Les pratiques scripturales et artistiques investissent cet espace-frontière en tant que lieu de vie tissé d’un ensemble de relations et de liens, afin de dire son hétérogénéité et la richesse des échanges qu’il met en résonance relation.

Rappelons que ces dernières années, l’accueil des personnes migrantes et réfugiées aux frontières de l’Europe – qui n’est pas sans lien avec les guerres (dont celle civile en Syrie) au Proche-Orient – divise les pays européens. La Méditerranée (plus précisément la Méditerranée Centrale), ce « cimetière où les noms sombrent avec les corps6 », est décrite par les organismes humanitaires comme la « route migratoire la plus meurtrière au monde7 ». Face à cet état du monde qui demeure tristement d’actualité8, ne faudrait-il pas urgemment réfléchir à notre rapport au lieu et au territoire, (re)penser nos formes d’hospitalité9 ? Comment saisir, par exemple, le traitement différentiel des réfugiés aux frontières de l’Europe, quand ses pays démontrent, à travers la solidarité et l’humanité dont ils font preuve à l’égard de réfugiés ukrainiens, que certaines frontières sont nettement plus “poreuses” ou perméables que d’autres ? Il nous est apparu essentiel de faire circuler la parole sur la question de la frontière et de son écriture entre des jeunes chercheurs en sciences humaines et sociales, ainsi que de lier recherche et création à travers un dialogue avec des auteur.e.s et des artistes.

L’ouverture de cette publication a été confiée à Patrick Suter, Professeur de littérature française à l’Université de Berne et auteur du théâtre-essai Frontières (Editions Passages d’encres, 2014). Elle est suivie par les contributions de Geneviève Dragon (Université Rennes 2 / UQAM), Marwan Moujaes (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Brigitte Troye Saint-Georges (Université Polytechnique des Hauts-de-France), Alexandre Melay (Université de Lyon), Clara Melniczuk (Université Paris 8 / Universidad Autónoma Indígena Intercultural, Colombie) et Julian Dupont (European Graduate School), Marine Meunier (Université de Chypre), ainsi que Diana Abbani (Forum Transregionale Studien, Berlin). Les trois entretiens individuels avec les artistes de la table ronde ponctuent les divers articles.

Les directeurs·trices du numéro souhaitent chaleureusement remercier les institutions et les personnes qui ont permis que cette belle aventure, intellectuelle et humaine, voit le jour : l’École Doctorale 354 (Aix-Marseille Université), Madame Catherine Mazauric (directrice du CIELAM), Monsieur Stéphane Lojkine (directeur de la revue Malice), la Fédération CRISIS, le Collège Franco-Allemand, l’IMéRA et son directeur Monsieur Thierry Fabre. Nos remerciements vont également à Santa Vanessa Cavallari, Clelia Paola Di Pasquale et Marjolaine Unter Ecker pour leur participation à l’élaboration de ce numéro.

Johanna Carvajal Gonzalez, Laëtitia Deleuze, Mounir Taïri
Aix-Marseille Université

 

Notes

1

Édouard, Glissant, « Il n’est frontière qu’on n’outrepasse », Le Monde Diplomatique, Octobre 2006.
https://www.monde-diplomatique.fr/2006/10/GLISSANT/13999 consulté le 19/05/2022.

2

Marie Cosnay in Stéphane Bikialo, dir., Marie Cosnay, Traverser les frontières, accueillir les récits, L’ire de marges, coll. Bruits de Langues, 2022, p. 71.

3

J’appelle Tout-monde notre univers tel qu’il change et perdure en échangeant et, en même temps, la “vision” que nous en avons. La totalité-monde dans sa diversité physique et dans les représentations qu’elle nous inspire : que nous ne saurions plus chanter, dire ni travailler à souffrance à partir de notre seul lieu, sans plonger à l’imaginaire de cette totalité » (Edouard, Glissant, Traité du Tout-Monde, Poétique IV, Paris, Gallimard, 1997, p. 176).

4

Léonora, Miano, Habiter la frontière, Paris, L’Arche, 2012.

5

José, Pliya, Écrire sur le Fil Ténu des Frontières, Entretien avec Emile Lansman, Manage, Editions Lansman, Coll. Chemin des Passions, 2011.

6

André Benhaïm, Après Ulysse. Vers une poétique de l’hospitalité en Méditerranée, Paris, L’Harmattan, coll. Savoir Lettres, 2021, p. 24.

8

« En 2021, 1.924 personnes ont perdu la vie ou ont été portées disparues sur des itinéraires de la Méditerranée centrale et occidentale, alors que 1.153 autres ont péri ou ont été portées disparues sur l’itinéraire maritime du nord-ouest de l’Afrique vers les îles Canaries. Le nombre de décès et de personnes portées disparues signalé en 2020 était de 1.776 pour les trois itinéraires. Un nombre total de 478 personnes ont par ailleurs déjà trouvé la mort ou sont portées disparues en mer depuis début 2022. » (Rapport publié en avril 2022 par le HCR, le Haut Commisariat aux Réfugiés des Nations Unies. Source: https://news.un.org/fr/story/2022/04/1119172 consulté le 23 mai 2022)

9

« Quand l’accueil s’anticipe, se rumine, se construit, s’organise, il devient une hospitalité, une culture établie de la vie qui veut rester vivante en pleine et haute conscience de l’Autre. » (Patrick Chamoiseau, Frères migrants, Paris, Le Seuil, 2017, p. 87 cité dans André Benhaïm, Après Ulysse. Vers une poétique de l’hospitalité en Méditerranée, Paris, L’Harmattan, coll. Savoir Lettres, 2021, p. 36)

Frontière de Melilla
Écrire la frontière
14|2022
Sous la direction de :
Johanna Carvajal Gonzalez
Laëtitia Deleuze
Mounir Taïri